Misogynie 2.0 : harcèlement et violence en ligne

« Suivant la logique de la misogynie en ligne, le droit d’une femme à la liberté d’expression est beaucoup moins important que le privilège que s’accorde un homme de la punir pour s’être exprimée librement. » Laurie Penny, Cybersexism

Illustration : Catherine Lefrançois

Illustration : Catherine Lefrançois

Par un collectif d’auteures

Nous sommes féministes. Nous partageons nos idées sur le web. Et nous sommes unies par l’expérience de la misogynie latente qui ronge Internet, les médias sociaux, notre vie publique, notre vie privée.

Lorsque nous prenons la parole sur le web, surtout pour dénoncer la violence sous toutes ses formes que subissent les femmes, le retour de bâton s’associe à une pluie d’insultes et de menaces : « Conne », « J’vais te venir dessus », « Féminazie », « Ostie, j’te fourrerais avec ta p’tite jupe», « Sale chienne », « Grosse truie », « Je te cockslaperais jusqu’à ce que tu fermes ta yeule », « Tu mérites de te faire gang raper », « Tu ne devrais pas avoir le droit de te reproduire », « Impossible qu’elle se fasse pénétrer par un homme sans qu’elle crie au viol », « Fermez don’ vos gueules… pendant qu’elles ferment encore! » Ceci n’est qu’un échantillon du refrain entonné ad nauseam par les graphomanes misogynes qui sévissent sur la Toile.

Ces mots témoignent d’un sexisme, d’un antiféminisme, voire d’une haine des femmes si répandue qu’ils frôlent désormais la banalité. Le cybersexisme est omniprésent dans les conversations en ligne. Il imprègne les fils de commentaires sur les réseaux sociaux et sur les blogues, partout où les femmes prennent la parole dans l’espace public virtuel. Il prend diverses formes : paternalisme, infantilisation, « mansplaining », surveillance, attaques personnelles, « slut-shaming », « fat-shaming », diffusion publique de données personnelles, attaque à l’intégrité physique, menace de viol et de mort, etc. Cette violence misogyne prend une consonance particulière quand elle s’exerce avec des accents racistes, islamophobes, xénophobes, transphobes ou lesbophobes. De telles attaques cherchent intentionnellement à humilier et à effrayer les femmes pour les exclure du débat public, les museler ou les réduire à la plus simple expression du préjugé culturel et des stéréotypes de genre auxquels on les associe.

Certes, cela n’a rien de nouveau : le sexisme précède l’écran. L’écran offre toutefois des possibilités de techniques nouvelles à l’expression de la haine envers les femmes. Les canaux sont multiples : mots-clics, sites web, tribunes médiatiques, pages Facebook, événements… Souvent, l’anonymat permet à la misogynie de se répandre en toute impunité. Les recours sont restreints. Répondre aux commentaires sexistes demande beaucoup d’énergie. L’antiféministe de fond moyen considère toute réaction sur le web à ses propos comme l’acte d’une hystérique. Retirer leurs commentaires ? Il s’en trouvera pour parler de censure : comme si la liberté d’expression incluait l’injure et les discours haineux. Porter plainte ? Quoiqu’une menace soit toujours virtuelle, une menace issue du web sera traitée avec peu de sérieux. Tout se passe comme si le cybersexisme était socialement acceptable, normal, et qu’y réagir était la pire des choses à faire : « ignore-les », « t’as pas la couenne bien dure », «t’as pas le sens de l’humour», «parlez-en en mal, parlez-en en bien, mais parlez-en ».

La violence bien réelle que subissent les femmes dans l’espace virtuel est banalisée, et les auteurs de cette violence disculpés. Nous déplorons cette situation et demandons à ce que la prise de parole des femmes de tout horizon soit respectée. Le web et les réseaux sociaux sont des lieux hostiles aux femmes, surtout lorsqu’il s’agit d’exprimer des idées féministes. Pourtant, ces lieux d’expression sont de plus en plus déterminants : nous en éloigner est brimant et limitatif. Nous souhaitons qu’une discussion collective s’engage afin de faire du web un lieu respectueux pour chacune.

Aussi, il nous appert que les comités éditoriaux des médias sur les plateformes numériques jouent un rôle crucial dans la lutte contre le cybersexisme. Nous les interpellons aujourd’hui en soulignant leur responsabilité sociale dans la création d’un environnement sain pour le débat. Nous suggérons l’adoption de politiques concernant les contenus publiés et une pratique adéquate de la modération favorisant le dialogue entre collaboratrice et lectorat.

La cyberviolence est un phénomène grave, qui, combiné au sexisme, nuit à la diversité éditoriale. Rappelons également que le Code criminel canadien contient des dispositions relatives aux discours haineux reposant sur des motifs liés à la race, l’origine ethnique, l’orientation sexuelle, l’appartenance religieuse, mais aucune sur la discrimination sur le genre. Il n’y a pas d’outil pour contrer la propagande haineuse à caractère sexiste, notamment sur Internet. Il est temps que les femmes disposent d’outils légaux pour se défendre et que des modifications soient apportées à la Loi. La violence misogyne, l’intimidation et le sexisme en ligne doivent être traités avec le même sérieux que n’importe quelle autre forme de discours haineux. Ce n’est présentement pas le cas. Donnons-nous les outils pour dénoncer cette tendance. Ensemble, nous pouvons faire en sorte que la violence sexiste 2.0 soit renversée au Québec.

Signataires : Ericka Alneus, 
Dalila Awada, 
Isabelle Baez
, Magenta Baribeau, Marie-Andrée Bergeron, Mélissa Blais, Marie-Anne Casselot, Léa Clermont-Dion, Alexa Conradi, Marielle Couture, Sissi de la Côte, Martine Delvaux, Elise Desaulniers
, Toula Drimonis
, Emilie E. Joly, Catherine Gendreau
, Véronique Grenier, 
Roxanne Guérin, 
Marilyse Hamelin, 
Johanne Heppell, 
Marie-Christine Lemieux-Couture, Sarah Labarre, Sophie Labelle, Aurélie Lanctôt, Widia Larivière
, Valérie Lefebvre-Faucher, Judith Lussier
, Ikram Mecheri
, Rim Mohsen, Isabelle N. Miron, Mélodie Nelson, Emilie Nicolas, Françoise Pelletier, Geneviève Pettersen, Elizabeth Plank, Marianne Prairie, Sandrine Ricci, Caroline Roy Blais, Annelyne Roussel, Tanya St-Jean, Carolane Stratis, Josiane Stratis, Kharoll-Ann Souffrant, Emmanuelle Walter, Cathy Wong, Lora Zepam Blogues/OrganisationsAssignée garçon, Feminada, Françoise Stéréo
Je suis féministe, 
Je suis indestructibleLa semaine rose
, Mauvaise Herbe, 
Mots dits (Journal Mobiles)

Pour poursuivre la réflexion : Les cibles préférées du Web (La Gazette des femmes) Des exemples de misogynie et d’antiféminisme ordinaires : Les antiféministes

Attention à nos femmes… c’est peut-être la vôtre

Susan Bee, Doomed to Win

Susan Bee, Doomed to Win

Par Annelyne Roussel

Méfiez-vous des bonnes Intentions! Retour sur un discours d’Obama.

Article paru dans la revue Liberté

« Attention à nos enfants… C’est peut-être le vôtre »

Voilà ce qu’on peut lire sur des panneaux routiers en se baladant dans nombre de zones résidentielles du Québec. L’intention est claire : on cherche à inciter les automobilistes à ralentir, mais comment s’y prend-on? Oublions l’illustration grotesque d’un bambin renversé par une voiture et la sémantique pour le moins douteuse de la phrase pour se concentrer sur le message lui-même. Est-il vraiment nécessaire d’évoquer un deuil personnel pour susciter une prise de conscience chez le conducteur pressé? L’accident serait-il plus grave si la victime lui était apparentée? Au lieu d’encourager une réelle compassion envers autrui, ce panneau nous réconforte dans le vieux réflexe de voir le monde en fonction de nos propres intérêts.

Les politiciens utilisent souvent un procédé similaire pour convaincre l’électorat qu’ils sont préoccupés par son bien-être. Ils parlent de la formation de « notre main d’œuvre », de la protection de « nos cours d’eau », de l’intégration de « nos immigrants », privant, à travers leurs discours, ces entités d’une existence propre. Ils les condamnent ainsi à n’avoir pour fonction que celle de graviter autour du citoyen régnant au centre de son univers. Le pouvoir est au coeur de cette tactique qui consiste à s’attribuer le rôle de sujet, conférant aux éléments extérieurs la position d’objet qu’on s’approprie. Et grâce à cette approche, l’électeur se sent partie prenante du processus décisionnel.

La rhétorique d’un orateur vraiment inspirant, Barack Obama, est à ce titre intéressante. Difficile, en effet, de rester insensible à ses propos rassembleurs, qui donnent parfois à ses interlocuteurs l’impression de participer à un grand projet collectif. Le « nous » était d’ailleurs à l’avant-plan de son discours sur l’état de l’union de 2013. Celui qui avait jadis prononcé le fameux « Yes, we can » en appelait à la solidarité des privilégiés envers les moins favorisés politiquement et socialement. Ces derniers se sont alors vus affublés de déterminants possessifs : « nos enfants », « nos personnes âgées »… Dès lors, le « nous » d’Obama, en apparence inclusif, devient sélectif. Ses propos portent à croire que les personnes les plus vulnérables de la société n’ont pas toujours leur place au sein de ce « nous », tandis que la position des plus avantagés y est constamment assurée.

Une des préoccupations du féminisme est de faire en sorte que les femmes soient intégrées au « nous » des politiciens. Il n’est donc pas surprenant que plusieurs féministes américaines aient sursauté en entendant ces mots d’Obama : « Nous savons que notre économie est plus forte quand nos épouses, nos mères et nos filles peuvent vivre leur vie sans discrimination au travail et sans craindre la violence conjugale. » Par cet argument, le président s’adresse clairement à un « nous » masculin, excluant l’autre moitié de la population, pourtant concernée au premier chef. Cette formulation provoque un glissement qui a pour effet de situer le problème dans une perspective strictement masculine.

Obama est pourtant sans conteste le président le plus pro femmes que les États-Unis aient connu. Les Américaines lui doivent des mesures importantes d’équité salariale et d’accès aux soins médicaux. Il a, de la même manière, toujours défendu « Parenthood », un organisme qui offre des services en santé reproductive et ce, malgré les pressions des républicains qui aimeraient qu’on lui coupe les vivres. Le jour où il a prononcé son allocution, afin de convaincre le Congrès d’adopter deux nouvelles dispositions en matière de droits des femmes, soit le « Violence Against Women Act » et le « Paycheck Fairness Act », Obama devait donc se faire persuasif. Bien que son intention ait été louable et son initiative couronnée de succès, ses propos, en plus de maintenir les femmes à l’écart, véhiculent un stéréotype qui a la peau dure : c’est d’abord par rapport aux hommes que l’identité de la femme se définit.

Cette vieille conception de la place des femmes trouve encore écho dans notre façon de les dépeindre dans les médias. Même une politicienne d’envergure ou une athlète de haut niveau est trop souvent ramenée à son rôle de conjointe ou d’objet relationnel et ses accomplissements personnels, aussi impressionnants soient-ils, relégués au second plan. Hillary Rodham Clinton, ex-Secrétaire d’État et candidate pressentie aux prochaines primaires présidentielles, est récemment devenue grand-mère. Plusieurs journalistes ont fait grand cas de cette nouvelle, se demandant candidement comment la venue d’une petite fille allait affecter sa campagne lors de la course à la chefferie du parti démocrate. Dans la même tonalité, lorsqu’interviewée sur le court des internationaux d’Australie immédiatement après sa victoire contre Ana Ivanovic, la joueuse de tennis Eugénie Bouchard s’est fait demander, « au nom de ses fans masculins », avec quelle célébrité elle aimerait sortir.

Mettre une telle emphase sur les relations interpersonnelles des femmes sous-entend que c’est dans la sphère privée que se jouent leurs principaux combats. Ce type de propos revient constamment lorsqu’il est question de banalisation du viol. Ainsi, afin d’éveiller l’empathie d’un public masculin, il n’est pas rare que des âmes bien intentionnées, sur des forums de discussion, remplacent la femme anonyme par une figure aimée : « Imaginez si c’était votre fille, votre mère ou votre épouse qui se faisait violer. » Comme si la gravité de l’acte était proportionnelle au degré de proximité avec la victime. Les conséquences d’un viol subi par une femme dont le destin n’est pas lié à celui d’un homme seraient-elles moins graves ? Dans une scène concernant le viol d’une prostituée, Denise Boucher, dans Les Fées ont soif, illustre avec justesse cette situation : « […] Même si le fait du viol fut reconnu, aucun ne vit là matière même à viol. Aucun n’y reconnaissait l’image de sa mère, de sa fille ou de son épouse. Le patrimoine demeurait intouché. Comme si c’était en tant que patrimoine qu’une femme pouvait être violée. »

Beaucoup d’hommes admettent se sentir plus réceptifs aux problématiques concernant les femmes depuis qu’ils sont devenus pères de filles. C’est notamment le cas d’Oren Safdie, auteur de la pièce de théâtre Unseamly, qui traite de la sexualisation des jeunes filles dans les publicités d’American Apparel et d’agressions sexuelles dans le milieu de la mode. Dans un article de The Gazette, on peut lire : « Grâce à sa fille, il a commencé à remarquer les panneaux publicitaires de Los Angeles qui présentent des adolescentes hautement sexualisées et il s’est demandé quel impact cela aurait sur elle. » Faut-il, en tant qu’homme, qu’une fille ou qu’une femme fasse partie de son patrimoine pour avoir accès à une perspective féminine et arriver à éprouver de l’empathie envers l’autre moitié de l’humanité?

L’empathie, qui consiste à pouvoir se mettre à la place de l’autre, serait-elle donc un trait de personnalité plus naturellement féminin? D’après Maya Dusenbery, blogueuse pour Feministing, plusieurs études révèlent en effet que les femmes sont généralement plus empathiques que les hommes. Cependant, selon une autre recherche, cette qualité n’est pas innée, mais construite socialement. Elle résulterait plutôt de la motivation. Comme le genre féminin est sous-représenté dans les arts, les sciences, les sports et toutes les hautes sphères du pouvoir, les femmes doivent apprendre, dès le plus jeune âge, à s’identifier à des modèles masculins. À l’inverse, voir le monde à travers les yeux d’une femme ne va pas de soi et selon Dusenbery, c’est tout le contraire qu’on apprend aux garçons : s’identifier à une fille serait la pire chose qu’ils puissent faire.

Le panneau de circulation « Attention à nos enfants », s’il distille une bonne dose de cynisme, a au moins le mérite de souligner à gros traits notre difficulté à ressentir l’empathie de manière collective. Comme si une société n’était rien de plus que la somme des individus qui la composent. Selon cette conception, toute amélioration du sort d’une personne ne peut se faire que de façon individuelle. Le premier ministre du Canada, Stephen Harper, qui refuse obstinément de tenir une commission d’enquête sur la disparition de centaines de femmes autochtones, le démontre en affirmant qu’il ne s’agit pas là d’un phénomène sociologique, mais de simple criminalité. C’est donc par une série d’enquêtes policières individuelles que le gouvernement compte s’attaquer au problème. L’empathie, qu’on pourrait ressentir pour ces femmes en raison de leurs conditions d’existence communes, est dissoute dans le cas par cas : leurs souffrances n’ont plus aucune signification politique, puisque, tirées de tout contexte, elles relèvent dès lors du personnel. Aborder un problème social de façon strictement individuelle est une aberration.

Ce n’est pas en vivant l’indignation et l’empathie dans le privé que nous arriverons à améliorer la condition des femmes en tant que groupe. Les intégrer au « nous » implique, afin qu’elles deviennent leur propre sujet, de cesser de les percevoir comme le patrimoine de l’homme. Dans Le deuxième sexe, paru en 1949, Simone de Beauvoir a écrit : « La femme se détermine et se différencie par rapport à l’homme et non celui-ci par rapport à elle. Il est le sujet, il est l’Absolu, elle est l’Autre. » L’image de la femme-patrimoine renforce ces rôles. Même si on y a recours pour sensibiliser les hommes aux difficultés que vivent les femmes, il y a lieu de douter que cette approche suscite chez eux une réelle empathie. Elle les encourage plutôt à entrevoir le monde à partir d’eux-mêmes et incite les femmes à se définir en fonction des autres.

Mon geste «macho» et le sexisme inversé

Mon geste «macho»¹

C’était pour le passage à l’an 2000. Je m’étais, pour une énième fois, offert un voyage au Mexique, pays que j’affectionne particulièrement, mais où le harcèlement de rue, quand on est une femme, peut parfois devenir insupportable. Habituellement à pied, cette journée-là, j’explorais la ville en voiture avec des amis. Nous roulions lentement dans une petite rue quand, spontanément, je me suis sorti la tête par la fenêtre pour héler un piéton qui passait par là : «¡Holà sabroso!»². Ce dernier, ne s’y attendant pas, a sursauté de surprise : il ne s’était sans doute jamais fait apostropher de la sorte. Après coup, j’étais moi-même un peu ébranlée d’avoir posé un tel geste : je venais de manquer de respect à un inconnu qui n’avait rien fait pour le mériter.

Auparavant, sous prétexte qu’on appréciait mon physique, je m’étais fait siffler, interpeler ou reluquer de manière insistante des dizaines de fois. Chaque nouvelle situation faisant écho aux précédentes et rajoutant une couche à l’humiliation. C’était comme si on me signifiait que je n’étais pas complètement à ma place dans l’espace public, que le fait de m’y aventurer pouvait présenter pour moi un danger. Sans vouloir l’excuser, je peux affirmer aujourd’hui que mon geste «macho» était le produit d’un ras-le-bol face à un système qui stigmatise les femmes.

Le sexisme inversé

Quand une femme signale des comportements sexistes, on lui sert souvent l’argument que les hommes en sont victimes également. Un article à saveur masculiniste intitulé «Le bashing du mâle québécois, ça suffit!», de Claude André, illustre parfaitement cette situation. N’ayant pas avalé le texte de Judith Lussier qui dénonce le harcèlement de rue, il écrit, dans le Huffington Post : «Moi, si mes copines ont vécu du harcèlement de la part d’employeurs, il ne s’en trouve encore aucune dans mon entourage pour se plaindre de la chose dans les lieux publics du Québec.» Puis, il ajoute : «On peut varger sur les hommes d’ici à coup de 2 par 4 et ça va toujours passer.» En outre, il se plaint de la façon peu flatteuse dont les hommes sont dépeints dans certaines publicités. C’est vrai, malheureusement, l’homme y est parfois présenté comme un demeuré. Y a-t-il pourtant lieu de s’en émouvoir?

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Parfois, Sophie Durocher écrit des sottises – et je pèse mes mots – au sujet du féminisme sur le blogue au Journal de Montréal. Dans un billet intitulé «Sexisme anti-hommes», elle rapporte que la société canadienne du Cancer a organisé un événement où l’on a procédé à une enchère d’hommes. Elle s’indigne du fait que le prix d’entrée à cette soirée ait été de 100$ pour les femmes, tandis que les hommes devaient payer deux fois plus. Puis, la blogueuse déplore un double standard : «Si un organisme organisait une vente aux enchères de femmes et si l’on chargeait deux fois plus cher aux femmes pour entrer quelque part, les féministes grimperaient dans les rideaux.»

La journaliste n’a pas tout faux : les féministes seraient en colère si un événement comme celui-là devait avoir lieu. Et ce serait dans l’ordre des choses. Par contre, si peu de gens, à part elle, voient dans cette enchère d’hommes une menace à la condition masculine, c’est qu’une telle activité, bien que de fort mauvais goût, ne peut s’appuyer sur une longue tradition d’objectification des hommes et de doubles standards favorisant les femmes. Paradoxalement, les personnes qui parlent de «sexisme inversé» ou qui spécifient que le sexisme est «anti-hommes» sont les premières à reconnaître que ce dernier a tendance à toujours aller dans le même sens.

La dénonciation de ce supposé sexisme est semblable à celle d’un soi-disant «racisme anti-Blancs». Aamer Raham, un humoriste australien originaire du Bangladesh déconstruit habilement ce phénomène dans un sketch. Pour faire du racisme inversé, dit-il, il suffirait de disposer d’une machine à remonter le temps :

«Je convaincrais les peuples d’Afrique, d’Asie, du Moyen-Orient, d’Amérique Centrale et d’Amérique du Sud de coloniser les Blancs, d’occuper leurs pays, de voler leurs terres et leurs ressources […]

En gros, je les détruirais pendant quelques siècles, assez pour que leurs descendants veuillent émigrer dans les pays d’où viennent les gens noirs et basanés. Mais bon, bien sûr, à ce moment-là, j’aurais déjà mis en place des systèmes qui privilégieraient les gens noirs et basanés à tous les niveaux économiques et sociaux, pour que les Blancs n’aient jamais l’opportunité de construire leur avenir […]

Oh, et juste pour le fun, je soumettrais les Blancs aux critères de beauté noirs, histoire qu’ils finissent par haïr la couleur de leur peau, de leurs cheveux, de leurs yeux…»

Comme le démontre Aamer Raham, le racisme est un système institutionnalisé qui s’est bâti au fil des siècles. On pourrait s’amuser à faire le même exercice avec le fameux sexisme inversé. Les attitudes individuelles et collectives sexistes ou racistes sont non seulement le produit de ces systèmes, mais elles contribuent à les renforcer.

Il existe, bien sûr, des préjugés défavorables envers les blanc-he-s et des attitudes méprisantes envers les hommes. Ce n’est pas que les femmes racisées aient toujours raison et que les hommes blancs aient toujours tort. Savannah Thomas, journaliste au State Press, affirme que les préjugés peuvent aller dans les deux sens, mais pas le sexisme, car seuls les groupes privilégiés ont le pouvoir d’institutionnaliser leurs préjugés envers les groupes considérés comme «autres».

Le masculinisme part d’un faux postulat : celui que l’égalité des sexes est déjà atteinte, voire qu’on vit dans un matriarcat. Dans un tel contexte, les hommes pourraient être autant, sinon davantage victimes de sexisme que les femmes. Mais étant donné qu’à la base, le traitement réservé aux sexes n’est pas symétrique, le masculinisme, l’hominisme, ou tout ce que vous voudrez n’est pas le pendant masculin du féminisme. La misogynie qui tue, viole et mutile n’est pas non plus l’équivalent de la misandrie. Le harcèlement de rue que j’ai dû subir n’est pas comparable à mon geste «macho». Bref, il est malhonnête de parler de sexisme anti-hommes.

Pointer du doigt le sexisme «anti-hommes» en réaction aux revendications féministes est une façon de délégitimiser ces dernières. C’est un peu comme quand on dit aux féministes qu’elles devraient choisir leurs combats, qu’il y a d’autres enjeux beaucoup plus préoccupants que les leurs, comme la protection des bélugas ou la lutte au capitalisme sauvage. En pointant ainsi dans une autre direction, on fait un écran de fumée pour, une fois de plus, éviter d’écouter les femmes et pour les reléguer au second plan.


Première photo : Helmut Newton

Deuxième photo : en haut, top modèles des années 90. En bas, le groupe Jackass.

¹Le mot «macho» signifie «mâle» en espagnol.

² «¡Holà sabrosa!» est une phrase souvent adressée aux femmes dans la rue et dont la traduction littérale serait «Salut savoureuse!». «¡Holà sabroso!» en est le masculin.

Feminada a un an aujourd’hui!

Je fais relâche cet été, mais pour souligner l’événement, je vous propose une entrevue réalisée l’hiver dernier. Elle faisait suite à mon article «Sexisme hipster ou le privilège de la distance», publié en novembre. Elle est la preuve que je ne suis pas une blogueuse anonyme, ni masquée! Même si certaines références datent un peu et qu’une nouvelle espèce de hipsters appelée «normcore» serait récemment apparue dans le paysage urbain, les hipsters sont là pour rester… Tout comme le sexisme ironique, malheureusement.

Merci à mes lectrices et lecteurs de m’avoir suivie et encouragée pendant cette première année! Je n’ai pas dit mon dernier mot et on se retrouve cet automne!

Annelyne Roussel

Animation : Élodie Gagnon

Invitée : Annelyne Roussel

Caméra : Ian Cameron et Jon Yu

Montage : Lucie Larin-Picard et Jean-Michel Laprise

Le privilège invisible des antiféministes

Traitement complet (Norman Rockwell, 1940)

Traitement complet (Norman Rockwell, 1940)

«Les féminazies ont infiltré les institutions et il y a eu un transfert de droits des hommes aux femmes.» (Roy Den Hollander)

Roy Den Hollander est un battant. Cet avocat américain et antiféministe notoire est célèbre pour avoir poursuivi la ville de New York parce qu’elle autorise les «ladie’s nights», pratique qu’il juge discriminatoire envers les hommes. Évidemment, l’objectif de ces soirées n’est pas de pulvériser le patriarcat, mais bien d’attirer une clientèle féminine qui, à son tour, amènera des hommes cherchant à être entourés de femmes en état d’ivresse. L’avocat a également poursuivi l’université Colombia parce qu’elle offre un programme d’études de la femme, mais pas de l’homme. Den Hollander ne réalise pas que les femmes sont nettement sous-représentées dans les autres disciplines. Ce champ d’études a donc pour but de rectifier une inégalité historique. Mais qu’à cela ne tienne, Den Hollander ne perd pas foi en sa lutte contre l’oppression des hommes… Même s’il a perdu ses poursuites.

Plus près de chez nous, durant la campagne électorale du printemps dernier, un candidat caquiste de la région de Québec, Luc de la Sablonnière, s’est fait remarquer pour ses propos catastrophistes au sujet du féminisme. Sur sa page Facebook, il a écrit :

«Mon hypothèse est que les victoires du féminisme de combat durant les cinquante dernières années ont été gagnées au prix de la dégradation de la condition masculine.»

«Autrement dit, le féminisme québécois s’est exercé envers et contre les hommes, qui pâtissent lamentablement aujourd’hui.»

«Dans cette société, les rôles sociaux ont été révisés, les repères moraux balayés avec la religion et le pouvoir politique, économique et moral est passé d’une main (poilue) à l’autre (manucurée).»

Un jeu à somme nulle

Pour beaucoup d’antiféministes, la lutte pour les droits des femmes est un jeu à somme nulle, c’est-à-dire est une transaction où la somme des gains et des pertes équivaut à zéro. Dans ce type de jeu, ce que gagne l’un est automatiquement perdu par l’autre. Autrement dit, le féminisme enlèverait aux hommes pour donner aux femmes. Nous aurions donc, en cours de route, perdu l’équilibre entre les sexes.

Mais comment les hommes pourraient-ils être discriminés alors que les femmes ne gagnent que 73.7% de leur salaire et qu’ils sont nettement majoritaires (ou même seuls) à la tête des institutions politiques, financières, médiatiques, scientifiques, culturelles, religieuses, sportives, policières et militaires? Comment peut-on s’imaginer que les hommes sont les nouvelles victimes quand on sait que, dans un contexte conjugal, 80.8% des infractions contre la personne sont commises à l’endroit des femmes?

Il n’y a pas que les masculinistes qui se sentent lésés par les avancées d’un groupe traditionnellement moins favorisé. Une étude réalisée par Tufts University School of Arts and Science et la Harvard Buisness School révèle qu’une majorité de Caucasiens croit que les Blancs ont remplacé les Noirs comme premières victimes de la discrimination raciale aux États-Unis. Samuel Sommers, professeur en psychologie, affirme que les Blancs ont l’impression que le déclin de la discrimination à l’endroit des Noirs se serait transformé en une augmentation de la discrimination envers eux. Alors, à quand un mois de l’histoire des Blancs?

Le privilège de l’homme blanc hétérosexuel

Selon le sociologue américain Michael Kimmel, la résistance qu’ont tant d’hommes à l’égalité des sexes découle de l’impression que tout leur est dû. Comme il l’explique dans un article, ce sentiment pourrait s’exprimer ainsi : un homme blanc et une femme noire de compétences égales postulent pour le même emploi. Après avoir appris que l’employeur a favorisé la candidature de cette dernière, l’homme blanc s’exclamerait : «Une femme noire a pris ma job!». Pourquoi, en effet, le poste lui reviendrait-il de droit? Cet homme l’avait pourtant considéré comme sien sans même avoir été embauché. Ayant tenu son privilège pour acquis, il se croit victime d’une grande injustice.

Le privilège est considéré comme normal par la personne qui le détient. Plus encore, il lui est souvent invisible. La blogueuse Jessica Price, explique ce phénomène par le fait qu’il est plus difficile de constater l’absence d’une chose que sa présence. Elle définit le privilège comme l’absence de difficulté plutôt que la présence d’avantages quantifiables. Évidemment, l’absence d’obstacles liés au sexe, à l’origine ethnique, au statut social ou à l’orientation sexuelle est un avantage. J’ajouterais que le privilège est relatif : c’est toujours par rapport à l’autre qu’il se définit. Par conséquent, si on est peu sensible au fait que certaines personnes font face à un plus grand nombre d’embûches que soi, on demeurera inconscient de ses propres privilèges.

Garçon dans un wagon-restaurant (Norman Rockwell, 1946)

Garçon dans un wagon-restaurant (Norman Rockwell, 1946)

La professeure féministe et militante antiraciste Peggy McIntosh croit que les blanc-he-s et les hommes sont socialisés à ne pas reconnaître les avantages liés à leur condition. Elle a tracé un parrallèle entre le privilège masculin et le privilège blanc. Elle décrit ce dernier comme :

«…Un sac à dos invisible et sans poids, rempli de provisions spéciales, cartes, passeports, carnets d’adresses, codes, visas, vêtements, outils et chèques en blanc.»

Même si cela change peu à peu, c’est encore l’homme blanc qui représente l’être humain par défaut, la norme objective dans notre culture. Selon Kimmel, quand un homme blanc hétérosexuel de classe moyenne se regarde dans le miroir, il voit une personne. Il ne ressent donc pas le besoin de s’interroger sur les notions de race, de classe ou de genre, puisque le monde qui l’entoure lui signifie qu’il est normal. À l’inverse, lorsque c’est une femme, une personne racisée, homosexuelle ou économiquement défavorisée qui se regarde dans le miroir, celle-ci est consciente de tout ce qui la différencie de la norme.

Si L’homme blanc est assimilé à l’universel, plus une personne s’éloigne de ce modèle plus elle est associée au particulier, parfois au point de devenir suspecte. Le cas de la juge de la Cour suprême des États-Unis, Sonia Sotomayor, nommée par le président Obama, et première femme hispano-américaine à accéder à cette position, illustre bien le phénomène. Sa nomination a suscité une vive opposition chez les Républicains. Un sénateur de l’Oklahoma, James Inhofe, a affirmé, avec tout le sérieux du monde :

«Dans les prochains mois, il sera important pour les membres du sénat de scruter à la loupe ses qualifications, son caractère, ainsi que sa capacité à gouverner équitablement sans influence indue de sa race, son sexe, ou de ses préférences politiques.»

Évidemment, un homme blanc n’est pas moins susceptible qu’une femme hispano-américaine d’être influencé par son bagage culturel et son genre dans l’exercice de ses fonctions. Cependant, un tel commentaire à son endroit nous semblerait incongru, puisqu’on le considère sans genre, sans couleur, sans biais, neutre.

Étant souvent aveugles aux privilèges, surtout quand ce sont les nôtres, nous en venons à croire que les règles du jeu sont les mêmes pour tout le monde. Par conséquent, une action en faveur des intérêts des femmes ou des minorités sera remarquée, tandis que le privilège, lui, passera inaperçu. Même si l’on sait que les mesures favorisant le droit des femmes ont pour but de pallier les inégalités, les antiféministes, en tant que détenteurs de privilèges, les percevront comme un affront, voire un complot contre les hommes. Le féminisme n’est pas un combat anti-hommes, mais bien un mouvement pro-femmes qui vise l’égalité des sexes. Et on ne pourra pas entamer de dialogue constructif à ce sujet sans aborder la question incontournable du privilège.

Cliquez ici pour voir la liste des privilèges blancs selon Peggy McIntosh
Cliquez ici pour voir la liste des privilèges masculins selon Barry Deutsch (inspirée des travaux de McIntosh)
Cliquez pour voir les antiféministes à l’oeuvre au quotidien (site Les antiféministes)