L’animal est une femme comme les autres

imageSur la page Facebook d’un événement “pro-vegan” à Montréal, on voit des photos prises sous tous les angles d’une femme étendue sur une assiette, dévêtue et arrosée de sauce bbq. Ça s’est passé en juillet dernier, sur la rue Ste-Catherine. L’événement a été couvert par les médias et amplement photographié par les passants. Je n’ai pu m’empêcher de lire une discussion entre internautes provéganisés : Madame B. dit que c’est une excellente idée, mais qu’il serait bien, la prochaine fois, d’utiliser un modèle qui ne correspond pas aux standards de beauté. Madame L. lui répond que ça prend beaucoup de courage pour s’exposer de la sorte. Madame J., de son côté, affirme sans aucune ironie que c’est à ça que le corps humain est censé ressembler, si on ne consomme pas de produits animaux, bien entendu. Heureusement qu’il y a “Cétacé le niaisage” pour remettre les pendules à l’heure : être “vegan” ne garantit pas un corps parfait.

Cette action a été organisée par l’association internationale PETA (People for the Ethical Treatment of Animals). Depuis plusieurs années, l’organisme utilise le corps des femmes pour attirer l’attention sur la cruauté envers les animaux et les bienfaits du végétalisme. On voit, dans les publicités de PETA, des femmes ultrasexy (souvent des stars de cinéma, de la pop ou de la porno) posant nues avec des animaux ou encore attachées, quand elles ne sont pas en train de danser avec un pis de vache à la place des seins. PETA a aussi recours à la nudité féminine dans la quasi totalité de ses événements publics. Les femmes sont parfois en cage, emballées dans du plastique ou baignant dans du faux sang. Les campagnes de PETA sont problématiques pour diverses raisons. Dans cet article, je m’intéresserai plus particulièrement à l’amalgame que fait l’organisme entre les femmes (on voit rarement un homme jouer ce rôle) et les animaux morts ou vivants.

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Vous aurez sans doute deviné que la photo que j’ai choisie comme en-tête à ce texte n’est pas une publicité de PETA. C’est une annonce de parfum des années 90. Son côté kitsch me plaisait, ainsi que les couleurs. Cette image semble inoffensive, du moins, elle est moins crue que celle des “parties” de Pamela Anderson ci-contre. Pourtant, toutes deux déshumanisent leurs sujets en les “métamorphosant” en animaux.

La déshumanisation des femmes dans les médias est un problème amplement reconnu. Selon le Gender Ads Project, «les femmes ne sont pas seulement utilisées comme éléments décoratifs dans la publicité (Wiles 1991), mais trop souvent, elles sont dépeintes comme des objets moins qu’humains humiliés et violentés.» La professeure en psychologie sociale Laurie A. Rudman distingue deux types de déshumanisation : l’objectification et l’animalisation. Elle établit un lien direct entre la déshumanisation des femmes et les agressions sexuelles commises à leur endroit par des hommes. Elle a réalisé une étude empirique démontrant que les hommes qui associent facilement les femmes à des objets ou des animaux sont davantage susceptibles d’agresser sexuellement ou d’avoir une attitude négative envers les victimes d’agressions sexuelles.

L’anthropologie nous a démontré que plusieurs peuples font peu de distinction entre les humains et la nature. Dans la culture occidentale, par contre, l’être humain se dissocie de la nature et des animaux pour mieux les utiliser à son bénéfice. De plus, les groupes considérés comme “autres” ont été déshumanisés et associés au règne animal, pour justifier qu’on les traite différemment : on n’a qu’à penser aux “spécimens” représentant les peuples colonisés dans les expositions coloniales (ces zoos humains), aux Juifs ou aux esclaves Noirs. La femme n’y échappe pas. Ruby Hamad rappelle qu’«historiquement, les femmes ont été assimilées aux animaux, pour mieux les marginaliser. Les hommes étaient considérés comme des êtres d’intellect et de raison tandis que les femmes étaient placées au niveau des animaux et de la nature.» Platon a affirmé que « Ce sont les mâles seulement qui sont créés directement par les dieux et à qui l’âme est donnée.» (Timée 90e)

L’animalisation des femmes est encore chose courante à notre époque. Jules Renard a dit : «La femme est un bel animal sans fourrure dont la peau est très recherchée». On a vu Joséphine Baker poser en compagnie de félins ou livrer des performances avec des plumes au derrière. Grace Jones a été photographiée avec l’inscription “do not feed the animal” inscrite sur la cage dont elle est prisonnière. Les bunnies de Playboy portant des oreilles et une queue de lapin sont aussi un bel exemple d’animalisation de la femme. Robin Thicke, dans sa chanson Blurred lines disait : «Ok now he was close, tried to domesticate you, but you’re an animal, baby its in your nature…»

Dans The sexual politics of meat, Carol Adams analyse les publicités qui dépeignent les femmes comme de la nourriture. Elle nous met en garde par rapport au fait que «les images de femmes incarnant de la nourriture peuvent promouvoir (ou du moins réfléter) une violence plus générale envers les femmes. Voir une femme “comme un morceau de viande” est une des premières étapes menant à la victimisation et à l’oppression.» Dans le Sexual politics of meat slideshow, on peut voir des images allant des poulets en talons hauts, au cochon féminisé présentant ses fesses, en passant par la dinde en bikini et les images juxtaposées d’une cuisse de poulet et d’une jambe de femme. Je vous propose l’expérience de deux recherches d’images comparées sur Google : cliquez d’abord sur le lien women as meat puis, cliquez sur le lien men as meat. Dans la première recherche, les images de femmes incarnant de la viande sont nombreuses, tandis que dans la deuxième, les images d’hommes incarnant de la viande sont presque inexistantes.

imageCertain-e-s pourraient dire, à la décharge de PETA, que l’association souhaite transférer aux bêtes la sympathie ressentie pour ces femmes représentant des animaux maltraités. Hamad affirme que de telles comparaisons entre les femmes et les animaux déshumanisent les femmes plus qu’elles n’humanisent les animaux. Pour promouvoir les droits des animaux, PETA prend les femmes en otage, un groupe particulièrement sujet à la violence, aux agressions sexuelles, souvent perçu comme étant de moindre valeur et, tout comme la viande, disponible à la consommation.

Lutter contre une exploitation par une autre exploitation est un contresens. Aphrodite Kocięda souligne que «la cruauté envers les animaux n’est pas séparée du patriarcat, du racisme, du sexisme, du classisme, et des autres “ismes”». C’est effectivement pourquoi plusieurs féministes sont devenues végétaliennes ou végétariennes. Nous voyons comment ces oppressions qui semblent isolées sont reliées structurellement entre elles.» En déshumanisant les femmes, PETA renforce la hiérarchie patriarcale plaçant certains hommes privilégiés au dessus des éléments considérés moins humains : les groupes « autres », les femmes, les animaux et la nature. L’association aimerait voir la considération que les humains ont entre eux s’étendre aux animaux et qu’on traite ces derniers comme nos égaux. Pourtant, l’organisme refuse de mettre tous les êtres humains sur un même pied d’égalité et de leur offrir les mêmes égards.

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5 avis sur « L’animal est une femme comme les autres »

  1. Merci Annelyne. Très intéressant. Tu as déjà songé à envoyer tes textes afin de les faire publier? Tu as beaucoup de talent, les thèmes que tu abordes sont diversifiés et je suis convaincue que plusieurs publications québécoises pourraient être intéressées…

  2. Merci Catherine! Je n’ai pas vraiment pensé à ça : pour l’instant, je m’amuse et j’apprends, mais si tu imagines mes textes quelque part, n’hésite pas à m’en faire part!

  3. Vraiment intéressant, En effet, je trouve que ces pub ne sont pas du tout efficaces. En tant que végétarienne féministe je trouve que le problème est cette tendance qu’à l’homme de se placer au dessus de la nature, au lieu de voir l’importance global du vivant dans une relation d’interdépendance des espèces et des individus. le fait est que cet « tradition » patriarcale est bien ancrée et nous empêche de voir ces images comme un appel à « se mettre à la place de ».

  4. En plein dans le mille, Isabelle. En effet, cette tradition patriarcale (de hiérarchiser, je dirais) bien ancrée fait qu’il nous est difficile de « se mettre à la place de ». De toute façon, avec ces publicités, PETA n’invite pas les hommes à se mettre à la place des animaux. C’est plutôt à « l’homme consommateur » que s’adresse PETA en substituant les femmes à la viande pour les « sensibiliser »! En ce sens, PETA garde bien vivante cette tradition qui place l’homme au sommet de la pyramide. Merci pour ton commentaire éclairant!

  5. Ping : L’animal est une femme comme les autres | jesuisféministe.com

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