La nudité en trois temps

imageSpencer Tunick

On le répète tellement que ça semble cliché, mais c’est vrai que la nudité peut être libératrice… Parfois, j’ajouterais. Pas juste physiquement, mais psychologiquement. En enlevant ses vêtements, on peut avoir l’impression qu’on se défait de l’exigence de plaire ou de celle de porter son identité, ses goûts, son statut social sur soi. C’est à peu près ce que les gens qui ont participé aux installations de Spencer Tunick m’ont raconté. Le photographe est célèbre pour ses images regroupant plusieurs centaines de volontaires, nus, dans différentes villes du monde. Ces événements urbains ont toujours lieu à l’aube, avant que la ville ne commence à s’activer. À Montréal, c’était frisquet, ce matin-là, mais il semble que braver le froid était grisant. Ça doit prendre une bonne dose de confiance en ses congénères pour se dénuder en leur compagnie, mais aussi pour laisser ses effets personnels dans une petite pile au milieu de centaines d’autres. Il paraît qu’il se crée un sentiment de solidarité hors du commun entre les gens qui participent à ces œuvres vivantes, un sentiment que nous sommes tous pareils, finalement.

En 2007, Tunick et son équipe espéraient voir arriver 7000 participants, mais ils ont été environ 20 000 à se pointer sur le Zocalo de Mexico, aux petites heures d’un matin de mai. L’atmosphère était à la fête sur cette place gigantesque et emblématique, au milieu de laquelle trône un énorme drapeau mexicain qui fait face à la cathédrale. Vers la toute fin de la séance, le photographe remercie les hommes et entreprend de photographier les femmes uniquement, dans un coin du Zocalo. Plusieurs hommes, une fois rhabillés, sont restés sur les lieux pour assister à la scène. Ils se sont mis à siffler bruyamment les femmes nues et à les photographier avec leurs téléphones cellulaires, jusqu’à ce qu’un des organisateurs leur demande de quitter. Cet incident relaté par le Los Angeles Times, m’a aussi été raconté par une femme qui faisait partie des volontaires. Elle disait s’être sentie humiliée et trahie, comme si ces hommes avaient tout-à-coup oublié que quelques minutes auparavant, ils étaient nus à leurs côtés.

Le Go topless day

Les manifestantes (et quelques manifestants) du Go Topless day criaient «Free your breasts, free your mind!», en août dernier, dans les rues de Vancouver. Tout le monde était soudainement devenu photographe ce jour-là, si bien que leur nombre dépassait amplement celui des manifestantes aux seins nus. Selon le National Post, ils étaient plusieurs centaines à traquer ces dernières avec leurs appareils photos, tablettes et téléphones. Un homme, qui passait devant un magasin, a brisé une affiche annonçant un rabais lorsqu’il a foncé dedans, captivé qu’il était par le spectacle. «Regarde où tu vas!» lui a lancé une manifestante munie d’un porte-voix et trônant sur le dossier d’une décapotable rose. Puis, vint un moment où les spectateurs entourant le convoi se tenaient si proches qu’ils l’empêchaient d’avancer. Du côté des manifestantes, on a crié : «Vous êtes trop près! Circulez!» en direction des photographes voyeurs. On pouvait lire sur une pancarte : «Nudity is’nt sexual».

Plusieurs manifestations similaires se tenaient ce jour-là, dans 45 villes à travers le monde. Go topless day est un organisme fondé par le mouvement raélien et dont le but est de «sensibiliser les gens à l’égalité des droits entre les hommes et les femmes» (on parle ici du droit de se mettre torse nu). Le groupe se donne aussi pour mission «d’aider les femmes à percevoir leurs seins comme des parties nobles et naturelles de leur anatomie» et «d’aider les hommes à différencier nudité et sexualité». Deux participantes se faisant interviewer par le Vancouver Sun semblaient dépassées par les événements tandis qu’une foule impressionnante s’agglutinait autour d’elles pour les photographier. «… Je crois qu’ils ont simplement besoin de câlins et de compréhension, ces gens n’ont pas assez d’amour dans leurs vies…», dit l’une d’elles, visiblement découragée.

Mes vacances en Catalogne

J’ai passé tout le mois de juillet dernier en Catalogne. C’est là que m’est venue l’idée de créer ce blogue. À ma connaissance, peu de gens là-bas s’énervent à la vue d’un sein. J’ai vu des femmes allaiter dans la rue, en marchant, sans que personne ne les dévisage, ni ne détourne le regard. Sur les plages catalanes, les femmes aux seins nus sont légion. Sur une des plages de la ville de Barcelone, ou certains bouts de plage de plus petites localités, des hommes et des femmes complètement nus en côtoient d’autres en maillot de bain. Il n’est pas rare de voir des nudistes se lancer la balle (et courir après), en plein dans ton champs de vision, avec un détachement de soi assez déconcertant pour la nord-américaine que je suis.

Notre culture sexualise la nudité et a une obsession toute particulière des seins. Le corps nu, surtout lorqu’il est féminin, est là pour être regardé, évalué, instrumentalisé. On utilise ses seins pour crier «LIBÉRATION!», pour vendre des produits, pour obtenir du pouvoir, ou simplement un meilleur pourboire. La nudité féminine est habituellement synonyme de spectacle, mais ce n’est pas en continuant de la donner en spectacle qu’on arrivera à en changer la connotation. C’est donc loin du bruit et des projecteurs que la nudité libératrice peut se trouver. Cette nudité-là n’est pas en train de nous dire “Regardez-moi”, mais plutôt, «Regardez-moi ou pas, je m’en contrefous!» ou mieux, elle ne dit rien du tout. Elle est, tout simplement. Cette nudité-là intéresse peu les gens.

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Un avis sur « La nudité en trois temps »

  1. Ça me donne l’impression qu’il n’y a qu’à la naissance que la nudité est perçue comme ce qu’elle est: sans spectacle (c’est le bon mot)

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