Un compromis patriarcal

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Publicité japonaise, 1969

— Joan Holloway : Tu parles de prostitution.
— Pete Campbell : Je parle de business de très haut niveau. Est-ce que tu considères Cléopâtre comme une prostituée?
— Joan Holloway : Où es-tu allé chercher ça?
— Pete Campbell : C’était une reine. Qu’est-ce qu’il faudrait pour te faire reine?

Pour une femme sur le marché du travail vers la fin des années 60, Joan Holloway jouit d’une position enviable. Ses rapports avec ses supérieurs masculins ont toujours été harmonieux, bien plus qu’avec ses subordonnées féminines qui la trouvent parfois impitoyable. Joan a su se rendre indispensable grâce à sa capacité de résoudre les petits et les grands problèmes de la firme de publicité Sterling Cooper Draper Pryce. Pour faire passer ses décisions et tirer son épingle du jeu dans une monde d’hommes, Joan utilise des tactiques de la féminité conventionnelle. Son déhanchement, sa façon d’adoucir sa voix dans les situations délicates, l’air ingénu qu’elle prend quand elle veut que son interlocuteur se sente important : tout dans son attitude est séduction. D’abord secrétaire, puis, gérante de bureau, son excellent travail lui vaudra ensuite d’être promue directrice des opérations, sans compensation financière.

Dans l’épisode 11 de la cinquième saison de la série Mad Men, Holloway se trouve face à un choix déchirant : son collègue Pete Campbell lui annonce que la compagnie pour laquelle elle a tout sacrifié depuis 13 ans pourrait obtenir un gros contrat avec Jaguar. Un important représentant de la prestigieuse marque de voitures a en effet laissé entendre qu’il n’hésiterait pas à favoriser la candidature de la firme si Joan acceptait de passer une nuit avec lui. Dégoûtée, elle envoie d’abord promener Pete, mais finit par accepter à ses propres conditions : un partenariat à 5 % dans la compagnie. Connaissant les règles du jeu, Joan a préféré tirer profit de la situation plutôt qu’attendre une augmentation de salaire qui ne viendrait peut-être jamais. Pour cette mère monoparentale, il s’agit là d’une façon de s’assurer une vie confortable. C’est de cette manière que Joan deviendra la première femme à être partenaire de Sterling Cooper Draper Pryce.

Joan Holloway personnifie à merveille ce qu’on appelle le compromis patriarcal. Selon Lisa Wade, un compromis patriarcal (patriarchal bargain en anglais) est la décision d’accepter des règles de genre qui désavantagent les femmes en échange d’un bénéfice qu’on peut tirer du système patriarcal. Il s’agit d’une stratégie individuelle qui sert à manipuler le système à son avantage, mais qui laisse ce dernier intact. Dans la vie de tous les jours, nous acceptons ce genre de compromis à différents degrés et contribuons ainsi à solidifier les normes du système.

Les reines de la pop comme Miley Cyrus, Beyonce et Lady Gaga se prêtent également à ce jeu : pour se hisser au sommet d’une industrie aussi capitaliste que machiste, elles marchandisent leur sexualité, chose que leurs homologues masculins n’ont pas à faire. Toutes ces actrices, animatrices et autres trices qui passent sous le bistouri acceptent aussi ce compromis afin de rester visibles dans un milieu où la compétition est féroce. Et que dire de nous toutes qui nous maquillons avant de sortir de la maison : ne contribuons-nous pas, nous aussi, à renforcer l’idée selon laquelle le corps féminin est inadéquat au naturel?

Wade reconnaît que les femmes ne sont pas complètement dupes du système et qu’elles sont maîtres de leur destinée. Elle affirme par contre, que leurs choix individuels sont faits à l’intérieur d’un système. C’est ce système qui établit les pour et les contre, qui punit et récompense ceux et celles qui décident – ou pas – de s’y conformer. Et nous savons que le fait de ne pas se plier aux normes peut parfois entraîner des conséquences douloureuses. If you can’t beat them, join them, dit-on. En effet, pourquoi se battre contre un système d’une telle envergure quand on peut simplement en accepter les règles pour en tirer profit et même un certain plaisir?

Joan Holloway

Entrer dans le moule de la féminité ou se servir de ses attributs physiques pour arriver à ses fins sont évidemment des choix. Faudrait-il en avoir honte? Devrions-nous contrôler les comportements de celles qui, à nos yeux, vont trop loin dans le compromis patriarcal? Allons-nous condamner Joan Holloway? Bien sûr que non. Mais considérer ces choix comme émancipateurs pour les femmes en tant que groupe serait une erreur.

Dans toutes les révolutions, et le féminisme n’est pas en reste, deux notions s’opposent : celle de choix individuel et celle de choix collectif. La troisième vague du féminisme, plus éclatée que la seconde, valorise les choix personnels. Elle est le miroir de notre époque. L’idée d’empowerment revient souvent dans les débats. Par conséquent, tout ce qui donne du pouvoir à une femme pourrait être considéré comme féministe. Dans ce contexte, la critique des choix individuels est souvent mal perçue, car cela revient à douter du libre arbitre des femmes, les plaçant ainsi dans une position de faiblesse. Le problème, c’est que la somme de tous ces choix personnels peut finir par nuire aux femmes en général. Plus nous voyons de femmes objectifier leur corps, plus nous considérons que cela est normal. Plus nous tentons de nous conformer aux normes de la féminité, plus nous incitons tacitement les autres femmes à faire de même et plus ces normes peuvent devenir strictes.

À force de s’occuper de notre physique, il devient difficile de se définir autrement que par lui. Comment savoir qui nous sommes réellement si nous refusons de nous placer en retrait d’un système qui façonne notre perception de soi? Si nous ne remettons jamais en question ses règles? Nous qui les avons intériorisées au point de croire que nous nous épilons et faisons des régimes que pour nous-mêmes!

Voilà en quoi le féminisme a échoué jusqu’à maintenant. En dépit de tous les gains obtenus par les femmes, la majorité d’entre nous ne sommes pas prêtes à complètement renoncer à ce compromis patriarcal. Ce compromis qui nous permet de nous sentir dignes d’intérêt, à l’intérieur d’un système qui exerce sur chacune d’entre nous une pression inouïe. Il nous est difficile de sacrifier une petite parcelle de pouvoir pour un combat plus grand que soi et dont nous ne verrons peut-être jamais les résultats. Il est vrai que les femmes se démarquent de plus en plus pour des qualités qui ne sont pas traditionnellement associées à la féminité. Il est vrai aussi que certaines femmes refusent de se conformer aux normes de genre. Mais il n’en demeure pas moins que ces normes sont sans cesse renforcées, célébrées.

Si le personnage de Joan Holloway fascine autant les femmes de ma génération, c’est qu’il représente une forme de pouvoir que nous valorisons encore aujourd’hui, parfois même malgré nous. Holloway entre en conflit avec mon féminisme, mais elle me touche : elle illustre un compromis auquel je participe.

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20 avis sur « Un compromis patriarcal »

  1. Très belle réflexion que je partage à 100%, même si je ne suis pas prête à cesser de me maquiller! Bravo! Comment allez-vous? Que voyez-vous? Da

    PS ….elle envoit… : elle envoie.

  2. Je suis complètement d’accord avec le commentaire général, mais je me demande si Joan Holloway est le meilleur cas d’illustration. Est-ce que devenir la première femme à être partenaire d’une importante société n’est pas en soi une première susceptible d’altérer les conventions de genre de façon bénéfique pour les femmes en tant que groupe? Ne pourrait-on pas dire que la visibilité d’une femme obtenant un statut et un capital jusque là réservé aux hommes dans ce milieu apporte un bénéfice collectif pour les femmes? Est-ce que ce bénéfice n’excède pas le tord causé par les moyens pris pour atteindre les fins, certes discutables, mais bien moins visibles pour la collectivité que le résultat final?

  3. Audrey, vous posez là une question très pertinente!

    Ça revient un peu à dire que la fin justifie les moyens et c’est discutable. Dans ce cas, je crois que les moyens sont indissociables de la fin.

    Il est vrai que le fait de voir une femme dans une telle position peut être bénéfique pour les femmes en général. Elle ouvre une brèche pour les autres, ce qui n’est pas rien.

    Par contre, comme tout le monde dans la firme connaît les moyens par lesquels Joan est devenue partenaire, ses collègues la verront toujours comme celle qui s’est prostituée pour arriver à ses fins. Et ce, même si elle méritait cette position. Elle ne sera pas prise au sérieux pour la qualité de son travail et cette perception négative risque de retomber sur toutes les femmes. Elle se fera reprocher son geste chaque fois qu’un rival cherchera à la discréditer.

    C’est une victoire au goût amer pour elle-même et pour les femmes en général.

  4. Elle ne sera pas prise au sérieux pour la qualité de son travail, sans parler en effet du découragement qui pourrait être ressenti par les femmes professionnelles avec un physique peut être moins ravageur et qui se refusent à accepter de telles méthodes pour obtenir de l’avancement!!

  5. Tout marchandage avec les privilèges seigneuriaux reste marché de dupe dans un système patriarcal… même si elle en récupère quelque faveur à court terme -mais pour combien de temps et avec quel retour de manivelles ?- Pour une qui n’est pas dupe et tente de prendre les choses du bon côté, qui s’imagine jouer à la maîtresse quelques temps, combien totalement abusées ?
    Aucun compromis, ni pour les unes, ni pour les autres, car toutes inféodées, d’où vient cette traduction à côté de la plaque de « bargain » en « compromis » ?
    Et au fait, bonne année et sans compromis 😉 et merci encore de nous donner l’occasion de débattre et analyser au fond des tréfonds 🙂 http://susaufeminicides.blogspot.fr/2012/12/psyche-et-eros-2013.html

  6. Compromis patriarcal et compromission sans nul doute, mais est-ce là l’échec du féminisme ? Je ne pense pas. Qu’il y ait permanence du patriarcalisme montre seulement que la lutte reste à mener, le féminisme n’étant pas baguette magique qui d’un coup, balaierait toutes les institutions subordonnantes ! :o) Il n’y a que les tenant-e-s du postmachin qui croient en la magie –
    Aussi, c’est en effet aux femmes politiquement actives qu’il revient de mener les actions politiques de rigueur – sans jeu de mot économique ‘néoclassique’:)) – mais peut-être que cet article met dans le même sac le social et le politique ? Je veux dire par là que malheureusement, pour survivre il se peut que nous ayons des concessions à faire, mais là encore, c’est au niveau politique que tout se met en suspend pour lutter sans mimétisme et radicalement en rupture. Aussi, le calcul rationnel pour échapper à telle ou telle sanction – féminicidaire en l’occurrence- met justement en évidence le fait que connaître les rouages de la domination, ne conduit pas nécessairement à la dissension. Le pragmatisme ne nécessite pas beaucoup d’efforts. Encore une fois, je crois qu’ici le problème réside en ce que l’aspect normatif prévaut sur les principes politiques- comme vous l’avez suggéré :  » … deux notions s’opposent : celle de choix individuel et celle de choix collectif. » http://beyourownwomon.wordpress.com/2013/08/23/feminisme-politique-et-democratie/ @u plaisir.

  7. Euh. J’vais aller me faire vomir. A force de tourner dans des cercles de la superficialité, vous vous persuadez que personne ne se bat pour l’égalité ? et surtout pas les femmes ? Euh… sortez de vos magasins et magazines hein, de vos séries aussi, la vraie vie se passe dehors. Et certaines femmes luttent pour casser ce modèle depuis un moment, et si vous veniez un poil renforcer les rangs au lieu de geindre contre la » pression inouïe » qui vous empêche d’avoir de la solidarité entre fille parce que « la compétition » est dure ; la donne aurait peut-être déjà changé. Si vous arrêtiez d’exprimer de la fascination pour les gourdes qui optent pour écarter les cuisses plutôt que sur leur neurones pour gagner peut-être que les femmes intelligentes (et pourquoi pas belles) auraient leur place dans vos charts de l’admiration.

  8. Peut-être que si, au lieu d’aller vous faire vomir, vous aviez relu mon texte en prenant une grande respiration, vous en auriez saisi les nuances. Et je ne vais pas me paraphraser pour vous expliquer.

    Vous parlez de solidarité, mais ce n’est certainement pas avec vos jugements, vos accusations et votre mépris qu’on y arrivera.

    … Et vous ne semblez pas avoir compris que c’est en prenant en compte les réalités avec lesquelles les femmes ( y compris celles que vous appelez les gourdes) ont à composer qu’on peut arriver à créer des possibilités, pas en se plaçant au dessus, comme vous le faites.

  9. Madame Martine, avez-vous vraiment lu le texte? Je n’y vois aucun lien avec vos propos. Il vise justement à casser les modèles que vous dénoncez et contribue à alimenter la réflexion. Souffrez-vous de troubles alimentaires?

  10. Tout écrit est perfectible, on se forme en politique et donc en solidarité de droit commun entre filles tout au long de sa vie puisque jamais cela ne se fit jusqu’ici d’avoir été confinées au gynécée. L’espace politique commence tout juste à entrebâiller sa porte, taper sur toutes celles qui sont tomber dans les trappes viriles nous mène à quoi ?
    L’article a ses défauts, nous sommes là pour en parler pas pour ficher la fessée à son auteure, qui pour commencer à le mérite de s’exposer et d’ouvrir sa boîte à calendos.
    Faire du procès d’intention en superficialité n’est nullement faire preuve de solidarité, on dirait plutôt une tentative de censure autoritariste ?
    Signé Une vieille gourde (vu mon poids) bourrée (nan pas d’alcool) de neurones et de circuits gliaux… vive l’ironie du féminisme ludique
    A défaut de parti politique ouvert, accueillant et critique qui défende l’idéologie féministe (antipatriarcale s’entend), on n’est pas non plus obligées le couteau sur la gorge d’aller se faire exploiter dans les commissions fâmes des partis historiques-

  11. Qui sait, peut-être est-ce l’épidémie de gastro, mais il ne me semble pas avoir lu dans l’article le manque de combattivité inhérent des femmes en faveur de l’égalité- si ce n’est en effet, une tendance à la complaisance induite par cette espèce de crédo qui -j’ajoute!- ne fait pas du bien aux intestins, à savoir la Troisième -vague -postmachin ou évangélisme phallocrato-libéral consacré. Aussi, peut-être la commentatrice ci-dessus est-elle membre de la CNIL ou équivalent national, pour indiquer les références à utiliser ou non dans les articles de blog ?
    Quoi qu’il en soit, la culture de masse persiste pour maintenir les femmes sous le joug patriarcaliste, et sachez qu’en l’occurrence, la pornification est une injonction et non pas une option. Bien sûr que des femmes luttent contre cela, heureusement, et comme je l’ai dit plus haut, on ne saurait réduire le combat féministe politique actuel, aux caprices des évangélistes libertariens.

    Peut-être que reprendre les termes du texte, plutôt qu’adopter une forme vindicative du discours sur la personne de l’auteure serait bienvenue ?
    http://beyourownwomon.wordpress.com/2012/05/30/je-suis-libre-cette-incantation-magique-censee-nous-liberer-des-structures-oppressives/

    Cordialement

  12. Excellent article! Vraiment juste et lucide. Il ouvre les yeux sur des pratiques que nous trouvons normales tellement nous y sommes habituées. Je n’ai pas encore fini de faire le tour de votre blog (bravo pour l’esthétique!), mais c’est une belle découverte! Bonne année 2014!

  13. Merci pour cet article! Intéressant et juste, Une ami l’a partagé en commentant: «C’est exactement la lutte intérieure que je vis au quotidien.» De fait, il rejoint beaucoup de monde.

    Extrait de l’article: «Il nous est difficile de sacrifier une petite parcelle de pouvoir pour un combat plus grand que soi et dont nous ne verrons peut-être jamais les résultats.»

    Et cela est vrai pour toute lutte face à un système d’oppression. Lorsque j’éprouve cette même lutte intérieure, cette contradiction entre mes idéaux et mes actes, j’aime bien me rappeler cette phrase de Lierre Keith:

    « Understand: the task of an activist is not to negotiate systems of power with as much personal integrity as possible–it’s to dismantle those systems. »

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