De la viande et des hommes

…Ou les stéréotypes sexistes jusque dans l’assiette

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Photo : Martin Parr

«Quand je cuisine pour des femmes, je fais toujours du poisson, paré de légumes, mais jamais de la même façon. La mer est savoureuse, tendrement féminine et évoque les confidences. Avec mes amis mâles, c’est du steak que je partage. La viande rouge se prête aux viriles amitiés et nourrit les franches discussions.» (Philippe-Antoine Lupien)

L’équipe de Ricardo Larrivée, un cuisinier très médiatisé au Québec, fait présentement campagne pour donner aux hommes l’envie de cuisiner. Sur son site, sont maintenant répertoriés 50 «faits» sur les gars et la bouffe. C’est là que j’ai découvert qu’il y avait des choses à ne pas dire à un homme quand il cuisine : «Hache la ciboulette, je m’occupe des steaks» et «Qu’est-ce que tu dirais qu’on devienne végétariens?» en feraient notamment partie. On propose également des «recettes de gars», des «restos où sortir avec son homme» ainsi que des témoignages poignants comme celui cité ci-haut. Si je comprends bien la logique de Ricardo, amener les hommes aux fourneaux serait une entreprise délicate, mais envisageable, à condition que leur virilité ne soit pas pas mise à l’épreuve. Voilà sans doute pourquoi, dans cette campagne, on ne fait pas l’économie de stéréotypes sexistes, dont celui selon lequel certains aliments seraient féminins et d’autres, masculins, comme la viande, principalement.

J’aime beaucoup, je l’avoue, les émissions de cuisine. J’ai cru remarquer que chez plusieurs étoiles culinaires parmi les plus en vue, la viande tient encore le haut du pavé. Je n’ai rien contre les carnivores, mais ce qui m’agace, c’est quand ce penchant devient statement, source de fierté, élément clé de l’identité. Que deviendrait, en effet, Martin Picard du restaurant Au pied de cochon sans la viande? Dans la série Martin sur la route, on pouvait d’ailleurs le voir traquer lui-même sa proie en milieu naturel. Je pense aussi à Gordon Ramsay qui, dans l’émission britannique The F Word, apparaissait triomphant devant le public du studio, une bête fraîchement abattue sur les épaules. Et que dire de ces jeunes chefs hipsters, qu’on voit dans des téléréalités comme Top Chef, qui se font tatouer de coupes de viande et qui ne jurent que par le bacon?

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Photo : Martin Parr

Peut-être que cet amour de la viande crié haut et fort constitue une forme de résistance face aux mouvements végétarien et végane qui gagnent en popularité. Car, bien que ces tendances soient mieux adaptées aux réalités du 21ème siècle, tant d’un point de vue écologique qu’humanitaire, elle peuvent sembler contraires à un certain hédonisme qui est, lui aussi très actuel. De plus, elles rompent avec une tradition qu’on pourrait vouloir conserver. Mais le culte de la viande est aussi le culte du pouvoir : celui de se trouver au sommet de la chaîne alimentaire et celui associé à la masculinité.

Dans The Sexual Politics of Meat, Carol Adams souligne que la consommation de viande est un indicateur de virilité dans les sociétés patriarcales à travers les époques et les cultures. En situation de famine, ce sont souvent les femmes qui sont privées de viande. En Éthiopie, par exemple, les femmes et les filles préparent deux repas : un premier pour les hommes et un second pour les femmes, souvent exempt de viande. Dans les Îles Salomon, les femmes ont rarement le droit de manger du porc. En Indonésie, la viande est considérée comme la propriété des hommes. En Afrique équatoriale, l’interdiction pour les femmes de manger du poulet est chose commune. En Angleterre, une étude réalisée à partir de livres de recettes révèle que pour le thé de la la fête des mères, le menu proposé ne comporte habituellement pas de viande, tandis qu’à la fête des pères, c’est le London broil, un plat à base de bœuf, qui est à l’honneur. Au 19ème siècle, dans les familles anglaises de classe ouvrière, la viande était une denrée de luxe, généralement réservée aux hommes.

saucisse bouche

Photo : Martin Parr

Si la consommation de la viande est traditionnellement associée aux hommes, à l’inverse, le végétarisme et le véganisme sont assimilés à la féminité. Et quand vient le temps d’intéresser les hommes à des pratiques perçues comme féminines telles que manger du tofu et cuisiner, il semble qu’il soit nécessaire de valoriser au passage leur masculinité. Selon la sociologue américaine Corey Wrenn, pour atteindre un public masculin et rendre un concept très féminisé acceptable pour une société patriarcale où le féminin est souvent méprisé, il importe de s’appuyer sur une question de «masculinité authentique». L’équipe de Ricardo l’a compris. PETA, un organisme qui milite pour les droits des animaux l’a compris aussi.

Dans la publicité «Boyfriend went vegan» (Mon petit ami est devenu végane) dont j’ai parlé ici, PETA fait un amalgame douteux entre la puissance (voire, la violence) sexuelle et le véganisme. Suite à une nuit «torride», une jeune femme peine à marcher et porte un collet cervical. Malgré son état, elle se traîne péniblement hors de l’appartement pour aller chercher des légumes à son copain, en guise d’encouragement. Outre cette pub de mauvais goût, l’organisation utilise depuis des années le corps des femmes pour vendre sa cause. On leur doit aussi les «Lettuce ladies» (Femmes-laitues) qui, vêtues d’un bikini de feuilles vertes, tendent des hot dogs sans viande à la foule lors d’événements promotionnels. Sur la page «Veggie love casting sessions», on voit des vidéoclips de femmes simulant des actes sexuels avec des légumes pendant que des hommes, derrière la caméra, leur donnent des instructions.

PETA Lettuce Ladies On Capitol Hill

Photo : Pete Marovich

On l’aura compris, ces campagnes ciblent particulièrement les hommes hétérosexuels. PETA leur fait miroiter qu’à la virilité traditionnelle associée à la viande, pourrait se substituer une nouvelle virilité : celle des légumes, qui transforme ses consommateurs en bêtes de sexe, leur donnant ainsi accès à un monde peuplé de femmes en bikini n’ayant d’autres envies que de satisfaire leurs désirs sexuels. Et avec l’image de l’homme-consommateur et de la femme-consommée (puisqu’associée à la nourriture), nous touchons au coeur de la question. La masculinité, dans ce cas, repose sur l’objectification et la sujétion de la femme.

Le sociologue français Pierre Bourdieu s’est intéressé à la question de la masculinité. Dans La domination masculine, Il a écrit :

«La masculinité et la féminité sont indissociables ; être homme signifierait avant tout refuser tout attribut considéré comme “naturellement féminin”.»

«La virilité, on le voit, est une notion éminemment relationnelle, construite devant et pour les autres hommes, contre la féminité, dans une sorte de peur du féminin et d’abord en soi-même.»

Il est intéressant, à cet effet, de remarquer que pour protéger la virilité, on impose au véganisme une division genrée, créant ainsi deux catégories distinctes : le véganisme féminin et le véganisme masculin. Corey Wrenn illustre ce phénomène en mentionnant quelques titres de livres de recettes véganes. Parmi ceux qui s’adressent aux femmes, il y a Skinny bitch, Become a sexy vegan bitch ou encore Eat yourself sexy. Du côté des hommes, on trouve Skinny bastard, Real men eat tofu et Eating veggies like a man. On doit au Boston Globe le néologisme heganism, («he» comme dans «lui») pour parler de ces hommes qui abandonnent les produits issus des animaux. Comme si le terme «véganisme» ne pouvait englober les deux sexes, puisque perçu comme trop féminin.

Les campagnes incitant les hommes à devenir véganes et celle de Ricardo pour amener ceux-ci dans la cuisine utilisent la même tactique : celle de prendre ce qui est considéré comme féminin et de le faire «autre». Comme la cuisine et le végétarisme ou le véganisme sont considérés comme le terrain des femmes, les concepteurs de ces campagnes ont cru bon d’en évacuer le féminin afin que les hommes aient le courage de s’y aventurer. Évidemment, Ricardo, les auteur-e-s de livres de recettes véganes et même PETA ne sont pas là pour changer le monde, mais bien pour vendre un produit, une idée. Par contre, leurs stratégies de marketing témoignent de la présence de stéréotypes de genre jusque dans l’assiette. Ce branding «pour hommes seulement» parle également d’un certain rejet, voire, d’une peur, comme dirait Bourdieu, du féminin.

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3 avis sur « De la viande et des hommes »

  1. Merci pour cet article très intéressant.

    Je trouve ça juste assez bizarre de conclure sur la « peur du féminin », quand le résultat est surtout de continuer à véhiculer l’idée que les hommes sont des prédateurs, et que leurs proies sont toujours des femmes (femmes-laitues à la place de femmes-poulettes)… Conclure sur le fait qu’on essaie peut-être de les rassurer par ce moyen face au féminin, ça donne un peu l’impression que vous essayez vous-mêmes de rassurer les hommes prétendants au véganisme en leur disant « mais ne vous inquiétez pas, messieurs, votre engin ne va pas tomber si vous joignez un véganisme neutre » ; alors que plus qu’une peur il me semble qu’il y a surtout un désir d’agression évident qui fait le lien entre la sexualité dite « masculine » et le cannibalisme… Et ça fait sacrément peur.

    Je n’ai pas envie qu’on rassure ces messieurs sur leur virilité, d’aucune façon que ce soit. Je préférerait qu’ils arrêtent de se comporter – plus ou moins métaphoriquement – comme des cannibales avec les femmes.

    • Je n’ai pas envie plus que vous de rassurer ces messieurs sur leur virilité. Je ne cherche pas non plus à convaincre qui que ce soit de changer ses habitudes alimentaires. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre pourquoi on crée deux catégories de véganisme (pour femmes/pour hommes) de la même façon qu’on tente de faire croire aux hommes qu’il y a une façon «masculine» de cuisiner. Ce sont des campagnes sexistes et j’ai cherché à identifier ce qui se cache derrière.

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