Mon geste «macho» et le sexisme inversé

Mon geste «macho»¹

C’était pour le passage à l’an 2000. Je m’étais, pour une énième fois, offert un voyage au Mexique, pays que j’affectionne particulièrement, mais où le harcèlement de rue, quand on est une femme, peut parfois devenir insupportable. Habituellement à pied, cette journée-là, j’explorais la ville en voiture avec des amis. Nous roulions lentement dans une petite rue quand, spontanément, je me suis sorti la tête par la fenêtre pour héler un piéton qui passait par là : «¡Holà sabroso!»². Ce dernier, ne s’y attendant pas, a sursauté de surprise : il ne s’était sans doute jamais fait apostropher de la sorte. Après coup, j’étais moi-même un peu ébranlée d’avoir posé un tel geste : je venais de manquer de respect à un inconnu qui n’avait rien fait pour le mériter.

Auparavant, sous prétexte qu’on appréciait mon physique, je m’étais fait siffler, interpeler ou reluquer de manière insistante des dizaines de fois. Chaque nouvelle situation faisant écho aux précédentes et rajoutant une couche à l’humiliation. C’était comme si on me signifiait que je n’étais pas complètement à ma place dans l’espace public, que le fait de m’y aventurer pouvait présenter pour moi un danger. Sans vouloir l’excuser, je peux affirmer aujourd’hui que mon geste «macho» était le produit d’un ras-le-bol face à un système qui stigmatise les femmes.

Le sexisme inversé

Quand une femme signale des comportements sexistes, on lui sert souvent l’argument que les hommes en sont victimes également. Un article à saveur masculiniste intitulé «Le bashing du mâle québécois, ça suffit!», de Claude André, illustre parfaitement cette situation. N’ayant pas avalé le texte de Judith Lussier qui dénonce le harcèlement de rue, il écrit, dans le Huffington Post : «Moi, si mes copines ont vécu du harcèlement de la part d’employeurs, il ne s’en trouve encore aucune dans mon entourage pour se plaindre de la chose dans les lieux publics du Québec.» Puis, il ajoute : «On peut varger sur les hommes d’ici à coup de 2 par 4 et ça va toujours passer.» En outre, il se plaint de la façon peu flatteuse dont les hommes sont dépeints dans certaines publicités. C’est vrai, malheureusement, l’homme y est parfois présenté comme un demeuré. Y a-t-il pourtant lieu de s’en émouvoir?

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Parfois, Sophie Durocher écrit des sottises – et je pèse mes mots – au sujet du féminisme sur le blogue au Journal de Montréal. Dans un billet intitulé «Sexisme anti-hommes», elle rapporte que la société canadienne du Cancer a organisé un événement où l’on a procédé à une enchère d’hommes. Elle s’indigne du fait que le prix d’entrée à cette soirée ait été de 100$ pour les femmes, tandis que les hommes devaient payer deux fois plus. Puis, la blogueuse déplore un double standard : «Si un organisme organisait une vente aux enchères de femmes et si l’on chargeait deux fois plus cher aux femmes pour entrer quelque part, les féministes grimperaient dans les rideaux.»

La journaliste n’a pas tout faux : les féministes seraient en colère si un événement comme celui-là devait avoir lieu. Et ce serait dans l’ordre des choses. Par contre, si peu de gens, à part elle, voient dans cette enchère d’hommes une menace à la condition masculine, c’est qu’une telle activité, bien que de fort mauvais goût, ne peut s’appuyer sur une longue tradition d’objectification des hommes et de doubles standards favorisant les femmes. Paradoxalement, les personnes qui parlent de «sexisme inversé» ou qui spécifient que le sexisme est «anti-hommes» sont les premières à reconnaître que ce dernier a tendance à toujours aller dans le même sens.

La dénonciation de ce supposé sexisme est semblable à celle d’un soi-disant «racisme anti-Blancs». Aamer Raham, un humoriste australien originaire du Bangladesh déconstruit habilement ce phénomène dans un sketch. Pour faire du racisme inversé, dit-il, il suffirait de disposer d’une machine à remonter le temps :

«Je convaincrais les peuples d’Afrique, d’Asie, du Moyen-Orient, d’Amérique Centrale et d’Amérique du Sud de coloniser les Blancs, d’occuper leurs pays, de voler leurs terres et leurs ressources […]

En gros, je les détruirais pendant quelques siècles, assez pour que leurs descendants veuillent émigrer dans les pays d’où viennent les gens noirs et basanés. Mais bon, bien sûr, à ce moment-là, j’aurais déjà mis en place des systèmes qui privilégieraient les gens noirs et basanés à tous les niveaux économiques et sociaux, pour que les Blancs n’aient jamais l’opportunité de construire leur avenir […]

Oh, et juste pour le fun, je soumettrais les Blancs aux critères de beauté noirs, histoire qu’ils finissent par haïr la couleur de leur peau, de leurs cheveux, de leurs yeux…»

Comme le démontre Aamer Raham, le racisme est un système institutionnalisé qui s’est bâti au fil des siècles. On pourrait s’amuser à faire le même exercice avec le fameux sexisme inversé. Les attitudes individuelles et collectives sexistes ou racistes sont non seulement le produit de ces systèmes, mais elles contribuent à les renforcer.

Il existe, bien sûr, des préjugés défavorables envers les blanc-he-s et des attitudes méprisantes envers les hommes. Ce n’est pas que les femmes racisées aient toujours raison et que les hommes blancs aient toujours tort. Savannah Thomas, journaliste au State Press, affirme que les préjugés peuvent aller dans les deux sens, mais pas le sexisme, car seuls les groupes privilégiés ont le pouvoir d’institutionnaliser leurs préjugés envers les groupes considérés comme «autres».

Le masculinisme part d’un faux postulat : celui que l’égalité des sexes est déjà atteinte, voire qu’on vit dans un matriarcat. Dans un tel contexte, les hommes pourraient être autant, sinon davantage victimes de sexisme que les femmes. Mais étant donné qu’à la base, le traitement réservé aux sexes n’est pas symétrique, le masculinisme, l’hominisme, ou tout ce que vous voudrez n’est pas le pendant masculin du féminisme. La misogynie qui tue, viole et mutile n’est pas non plus l’équivalent de la misandrie. Le harcèlement de rue que j’ai dû subir n’est pas comparable à mon geste «macho». Bref, il est malhonnête de parler de sexisme anti-hommes.

Pointer du doigt le sexisme «anti-hommes» en réaction aux revendications féministes est une façon de délégitimiser ces dernières. C’est un peu comme quand on dit aux féministes qu’elles devraient choisir leurs combats, qu’il y a d’autres enjeux beaucoup plus préoccupants que les leurs, comme la protection des bélugas ou la lutte au capitalisme sauvage. En pointant ainsi dans une autre direction, on fait un écran de fumée pour, une fois de plus, éviter d’écouter les femmes et pour les reléguer au second plan.


Première photo : Helmut Newton

Deuxième photo : en haut, top modèles des années 90. En bas, le groupe Jackass.

¹Le mot «macho» signifie «mâle» en espagnol.

² «¡Holà sabrosa!» est une phrase souvent adressée aux femmes dans la rue et dont la traduction littérale serait «Salut savoureuse!». «¡Holà sabroso!» en est le masculin.

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Un avis sur « Mon geste «macho» et le sexisme inversé »

  1. A reblogué ceci sur Rebelle Expressionet a ajouté :
    C’est vrai que les hommes sont exposé au sexisme inversé, mais l’auteure explique très bien son point. Et, je suis d’accord. Ça m’arrive trop souvent d’expliquer ma frustration avec le harcèlement de rue et que mes amis sont étonné que ceci nous(les femmes) arrives.

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