Femen, un paradoxe sur deux seins

imageRécemment, le groupe Femen annonçait fièrement, sur son site Internet, que le terme de recherche “Femen” était plus populaire sur Google que le terme “féminisme”. Le fait que le premier dépasse le second en popularité n’est pas la preuve d’un nouvel engouement pour le féminisme, mais témoigne plutôt du succès d’un battage médiatique d’envergure. Le mouvement a raison de s’autoproclamer “nouveau visage du féminisme” en ce sens qu’il a réussi à unir deux pôles en apparence irréconciliables : le féminisme et une logique publicitaire qui passe par l’objectification du corps de la femme. «Un féminisme qui s’incline devant la domination masculine, il fallait y penser» ironisait Mona Chollet[1].

La réappropriation du corps selon Femen

Les Femen diront que si elles objectifient leurs corps, ce n’est que pour mieux se le réapproprier ; que nudité est synonyme de liberté. Elles l’écriront sur leurs seins et le crieront à tue-tête devant une nuée de caméras. Pourtant, cette “réappropriation” n’est que fantasmagorie. De tous temps, les femmes ont offert le spectacle de leurs corps comme divertissement ou comme outil de promotion pour divers produits. Les Femen diront que dans leur cas c’est différent ; qu’au lieu de laisser leurs corps entre les mains du patriarcat, elles en prennent possession. Mais les corps des Femen n’intéressent pas les médias pour les messages qu’ils portent, mais parce que ça rapporte. Se servir de corps féminins pour vendre de la bière dans une pub ou pour vendre des journaux est-il bien différent?

Le mouvement utilise également le corps de certaines activistes afin de créer une identité pour la marque Femen et ainsi obtenir toujours plus de visibilité. Mais le mouvement a aussi besoin de se financer. Outre le mécénat (d’ailleurs, le groupe refuse de divulguer les noms de ses donateurs), il compte sur la vente de produits dérivés portant le logo Femen pour survivre, ce qui permet également de publiciser la marque. Parmi les objets proposés, on compte des t-shirts à l’effigie des Femen les plus célèbres. Vous pouvez aussi acquérir un boob art : il suffit de mentionner le nom de votre Femen préférée, de payer 70$ et vous recevrez une empreinte autographiée des seins célèbres que vous aurez choisis. Elles sont vraiment devenues des rockstars, ces Femen, pour ne pas dire des pornstars, car tout ce qu’elles vendent est lié à leurs corps.

Le 8 mars 2012, le mouvement a organisé une opération médiatique en Turquie commanditée et prise en charge par une compagnie de lingerie sexy, Suwen. De la conférence de presse aux côtés du président de l’entreprise, à la “manifestation” devant les journalistes qui les attendent (escortées par le président de la compagnie), en passant par la séance de photos dans le magasin, on peut voir les détails de l’offensive publicitaire dans ce reportage en images. À la lumière de tout cela, les Femen peuvent-elles vraiment affirmer, sans faire preuve de mauvaise foi, que leurs corps leur appartiennent?

“Nous n’essayons pas d’attirer les gens, nous voulons faire peur”

C’est ce que dit Inna Shevchenko, la co-fondatrice du groupe, dans une vidéo où elle explique comment prendre la pose caractéristique de Femen : dos cambré, poitrine bien en évidence, pancarte à bout de bras. Soyons sûrs d’une chose : les images des corps des Femen n’effraient pas ceux qui les regardent. En plus de correspondre aux normes classiques de la beauté, ces images s’apparentent souvent à la culture porno. Sur sa page Facebook, entre les caricatures et les slogans, le groupe publie des photos de mannequins aguichants. De l’ironie? De la dénonciation? Difficile à croire quand on lit les commentaires d’approbation de leurs admirateurs.

La porte-parole de Femen Brésil, Sara Winter, a été interviewée et a posé pour la revue Playboy locale. En page couverture, on annonce le reportage comme suit : « Femen, les féministes qui enlèvent leurs vêtements pour lutter contre le machisme. Cool!»[2]. Il est clair que les lecteurs du magazine n’ont rien à craindre d’un féminisme qui flatte leurs regards! Quelques mois plus tard, Inna Shevchenko a affirmé : « Si on me demande si je veux bien faire la une de Playboy, je dirai oui. Parce que ça voudra dire qu’on a réussi à changer l’image des femmes !»[3] J’ajouterai que ça ne saurait tarder, mais parce qu’elle correspond aux normes, pas parce qu’elle contribue à les modifier.

Les Femen se font constamment reprocher de n’avoir que des femmes jeunes et stéréotypiquement belles dans leurs troupes. À cela, elles répondront que c’est ce que les gens veulent bien voir et qu’au contraire, le groupe est ouvert à toutes les femmes[4]. Inna Shevchenko explique que leurs membres qui ont du poids en trop (par rapport à quelle norme?), ne peuvent pas participer à certaines actions qui demandent d’être physiquement préparées, comme sauter sur les toîts des immeubles[5]. Dans une entrevue à Opera Mundi, Bruna Themis, l’ex-numéro deux de la branche brésilienne du mouvement, rapporte que le quartier général ukrainien a critiqué Femen Brésil pour avoir utilisé des activistes trop grasses à leur goût lors de manifestations[6].

Claude Guillon s’interrogeait au sujet d’une image dans le magazine “les inrockuptibles” où apparaissent huit Femen, toutes très minces : “Quel peut être l’effet produit par cette photo de groupe sur les femmes moins jeunes, ou jeunes mais moins favorisées par le hasard génétique? Le même effet que le terrorisme publicitaire et machiste que le féminisme ne cesse de dénoncer. Cette photo est pire qu’une maladresse, c’est un contresens politique”[7]. Dans le livre Femen, la présidente du groupe, Anna Hutsol, fait une description de la Femen typique : “Nos filles doivent être sportives pour endurer les épreuves difficiles et belles pour utiliser leur corps à bon escient”. Plus tard, une Femen française parlera d’une erreur de traduction![8]

Si les Femen voulaient réellement changer cette image de beauté plastique qui leur colle à la peau, elles s’assureraient qu’il y ait aussi des femmes moins minces pour les représenter sur les photos glamour et léchées des magazines. Peu importe le discours officiel de Femen sur la non-existence de critères de beauté, le groupe joue sur deux tableaux. D’une part, il affirme que les femmes qui ne correspondent pas aux normes en vigueur sont les bienvenues (pour ne pas s’aliéner les féministes) et d’autre part, il les maintient à l’écart quand vient le temps de promouvoir sa marque. Devons-nous en déduire qu’il faille sauter sur les toîts pour accéder aux studios des grands photographes?

Le contenant et le contenu

Sous le poids de toutes ces images, le message de Femen devient secondaire. Le fait que le groupe rêve d’un matriarcat (proposition choquante, qui mériterait qu’on les questionne) ne semble émouvoir personne. Ce qui captive les médias, on l’avait compris, c’est leur nudité. Les Femen ne semblent pas s’en offusquer, puisque qu’elles-mêmes le répètent sur toutes les tribunes : nudité = liberté. Elles confondent le médium et le message, jusqu’à ce que le premier annule le second. La nudité remplace les arguments quand, lors d’une émission portant sur l’avenir du féminisme, interrogée sur le sens du slogan “mieux vaut nue qu’en burqa”, Inna Shevchenko, au lieu de s’expliquer avec des mots, enlève son t-shirt. Les médias qui en ont parlé par la suite n’ont rien retenu de son “message”, mais ont rapporté qu’elle s’était déshabillée.

Et le féminisme dans tout ça?

Le mouvement Femen a davantage à offrir aux jeunes femmes qui désirent se sentir rebelles tout en obéissant aux codes esthétiques de la publicité qu’aux féministes. On a vu la mode s’inspirer de courants marginaux et contestataires pour se réinventer, mais c’est la première fois qu’un mouvement féministe (et marginal, au départ) utilise la logique marchande de l’objectification du corps féminin afin de se hisser au sommet. En véhiculant l’idée que la femme, pour être prise en considération, doit miser sur sa beauté physique, Femen renforce, paradoxalement, ce que le féminisme tente de déconstruire.

Note : Deux jours après la mise en ligne de ce texte, j’ai appris que le groupe Femen, contrairement à ce qu’il laisse entendre, a été fondé et est contrôlé par un homme. Pour en savoir plus :

http://feministcurrent.com/7963/femen-was-founded-and-is-controlled-by-a-man-exactly-zero-people-are-surprised/

http://www.independent.co.uk/arts-entertainment/films/news/the-man-who-made-femen-new-film-outs-victor-svyatski-as-the-mastermind-behind-the-protest-group-and-its

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Je suis féministe, mais… (Partie 2)

Deuxième partie : «Vive le féminisme sexy!»

imageLe féminisme est dépassé? Pourquoi ne pas le revamper? C’est ce que fait le girl power, apparu dans la foulée de la troisième vague de féminisme. La “prise de pouvoir” qu’il propose passe généralement par l’objectification du corps de la femme et met de l’avant tout ce qui la valorise en tant qu’individu. Par exemple, si la danseuse qui se dandine à moitié nue à côté d’un homme tout habillé dans un vidéoclip se sent en contrôle, il n’en faut pas plus pour qu’on appelle ça du féminisme. Selon la logique de cette tendance, être femme-objet n’a rien de dégradant, puisque c’est un choix personnel. Le girl power, individualisme oblige, fait abstraction du contexte social qui pousse les femmes à objectifier leurs corps. D’ailleurs, on fait souvent un amalgame entre féminisme et succès individuel, comme quand on dit, par exemple, que Madonna et Beyonce sont féministes.

Le mouvement Femen, qui prétend être “le nouveau visage du féminisme”[1], tient aussi à rompre avec cette image de la féministe austère et intellectuelle. Pour ce faire, la co-fondatrice du groupe, Inna Chevchenko, a elle-même recours à un cliché antiféministe : «Le féminisme classique est une vieille femme malade qui ne marche plus.»[2]. Et plusieurs jeunes femmes répondent à l’appel. Le féminisme a un problème d’image? Il n’attire pas assez l’attention des médias? Facile, il suffit de leur présenter ce qu’ils ont toujours voulu, c’est à dire, des corps de femmes jeunes, minces et blanches, pour la plupart. Au lieu de s’affranchir du regard masculin, on cherche à l’alimenter en lui servant la bonne vieille médecine qui a maintes fois fait ses preuves.

Les femmes apprennent très jeunes que pour exister, il faut flatter ce regard. Elles comprennent rapidement que leur plus grande valeur se situe dans leur apparence physique et que cette dernière doit correspondre à des critères bien précis. Il n’y a pas un féminisme, mais des féminismes et il ne faut pas qu’il en soit autrement. Par contre, le féminisme “sexy” n’offre aucune alternative à la dynamique objectifiant – objectifiée. Au contraire, il cherche d’abord et avant tout le regard de l’homme hétérosexuel pour exister. Je me demande si un féminisme qui ne tente pas de sortir de ce moule en est vraiment un.

Troisième partie à venir…