Je suis féministe, mais… (Partie 4)

Épilogue

Par Jean-Michel Laprise

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« Le fantôme triste », Marcel Dzama

Moi aussi j’ai de la misère à me dire féministe. Pourtant, le terme n’a pas une connotation négative pour moi. Au contraire, je crois que le féminisme est une force positive dans la société, qui a un beau passé de lutte et de réussites, et ne manque pas de combats à mener pour l’avenir. En fait, si j’hésite à me réclamer du terme, c’est par insécurité, comme si je ne le méritais pas.

C’est que j’ai découvert la pensée féministe par internet, sur des blogues féministes découverts au hasard des liens de publications plus mainstream. Je me sentais en pays étranger, ne m’étant jamais vraiment questionné sur le sujet auparavant. Je découvrais toutes sortes d’enjeux dont je ne soupçonnais pas l’existence. C’est là par exemple que j’ai commencé à saisir pourquoi on parlait de culture du viol. J’en suis reconnaissant, parce que j’ai l’impression que j’ai une vision plus claire du monde depuis ce temps.

Évidemment, en découvrant le sujet, j’avais plein d’interrogations. Mais lorsque je pensais questionner la communauté dans les commentaires d’un de ces blogues, je me rendais compte que quelqu’un d’autre avait déjà posé ma question, s’était fait traiter de “troll” par un, puis expliquer acerbement par l’autre en quoi sa question était maligne et réactionnaire.

La dureté du ton me surprenait, mais d’habitude quelqu’un prenait quand même le temps de répondre au “troll” en question. Là encore, j’apprenais, et je comprenais généralement en quoi ma question pouvait paraître déplacée et provoquer la colère. Maintenant, justement, c’est parfois moi qui me fâche lorsqu’on parle de sujets comme le viol, quand je constate l’ignorance et les préjugés qui dominent dans la société. À l’époque, j’étais l’ignorant, et je me le faisais dire, ne serait-ce que par procuration.

Mais il demeure que j’ai constaté qu’il y avait une orthodoxie à respecter pour participer à la conversation, et que si le débat était le bienvenu, ce n’était que sur certains sujets et dans des termes bien précis. Celui ou celle qui dérogeait trop à la forme ou au fond subissait sèchement la censure de la communauté. Ce qui fait que si je participe parfois à des débats sur des enjeux féministes, c’est uniquement sur des sites d’intérêt général, où je ne crains pas qu’on m’accuse d’être l’ennemi de la cause que je veux défendre.

Je ne veux pas critiquer ces sites, qui apportent une contribution importante à la société et ont beaucoup nourri mon esprit. Bien des gens y ont découvert une communauté où ils se sentent compris et acceptés. Internet regorge de lieux de débats, et je ne vois pas d’inconvénient à me sentir exclu de quelques-uns d’entre eux.

Mais lorsque vient le moment de me déclarer féministe, mon surmoi fait surgir une armée fantômatique de commentateurs de blogues prêts à dénoncer chacun de mes écarts à l’orthodoxie, et je garde le silence.

Je suis féministe, mais… (Partie 3)

imageTroisième partie : «Je ne suis pas féministe, je suis humaniste»

Une autre façon de se distancier du féminisme est de l’opposer au terme “humanisme”. L’actrice Susan Sarandon, qui continue de militer pour les droits des femmes en matière de reproduction, préfère ce vocable plus neutre et moins controversé. Dans une entrevue au journal The Observer, elle a affirmé qu’elle se considérait humaniste parce que «C’est moins aliénant pour ceux qui perçoivent le féminisme comme une horde de mégères stridentes et parce qu’il faut que tout le monde ait accès à l’égalité […] »[1]. On peut comprendre que l’actrice en ait eu assez de se faire attaquer pour son féminisme et qu’elle désire être mieux perçue, mais l’humanisme et le féminisme ne sont pas interchangeables. Selon le dictionnaire Robert, l’humanisme est une doctrine qui prend pour fin la personne humaine et son épanouissement. Cet épanouissement de l’être humain ne peut se réaliser sans avoir obtenu, préalablement, l’égalité entre les sexes. Le féminisme serait donc un premier pas vers le vrai humanisme.

Pour que les hommes et les femmes avancent côte à côte sur le même chemin, on doit, avant toute chose, s’assurer qu’ils partent du même point. Malheureusement, nous ne sommes pas encore égaux dans nos inégalités et ces dernières ne sont pas le fruit du hasard. Si on souhaite réellement faire avancer les droits des femmes (ou de n’importe quelle minorité), il importe de reconnaître les discriminations structurelles dont elles sont l’objet. On ne peut être en mesure d’amoindrir les difficultés que vivent les femmes à cause de leur sexe, sans nommer les situations problématiques, identifier les mécanismes qui les engendrent, et s’y attaquer. Je vois donc difficilement comment il serait possible d’arriver à développer des outils efficaces pour prévenir l’oppression des femmes en se privant de cet angle d’analyse qu’est le féminisme.

Conclusion

Il est clair que le féminisme provoque un malaise. Comment remédier à cette situation? En le rendant plus attrayant avec des images de femmes aux corps parfaits? En le camouflant dans un humanisme englobant pour qu’il paraisse moins menaçant? Mais à qui cherchons-nous à plaire en faisant cela? Le féminisme ne pourra jamais séduire ceux qui tiennent à conserver leur position privilégiée au détriment des femmes. Selon la journaliste et blogueuse féministe Meghan Murphy, le fait qu’on veuille changer l’image du féminisme en dit long sur le succès de la campagne de salissage dont il est victime[2]. Pourquoi laisser les antiféministes définir le féminisme? Et si nous étions plus nombreuses et nombreux à accepter de s’afficher comme féministes, à expliquer ce que ça signifie vraiment, peut-être pourrions-nous contribuer à le démystifier et par le fait même, faire contrepoids à ses détracteurs?

Je suis féministe, mais… (Partie 2)

Deuxième partie : «Vive le féminisme sexy!»

imageLe féminisme est dépassé? Pourquoi ne pas le revamper? C’est ce que fait le girl power, apparu dans la foulée de la troisième vague de féminisme. La “prise de pouvoir” qu’il propose passe généralement par l’objectification du corps de la femme et met de l’avant tout ce qui la valorise en tant qu’individu. Par exemple, si la danseuse qui se dandine à moitié nue à côté d’un homme tout habillé dans un vidéoclip se sent en contrôle, il n’en faut pas plus pour qu’on appelle ça du féminisme. Selon la logique de cette tendance, être femme-objet n’a rien de dégradant, puisque c’est un choix personnel. Le girl power, individualisme oblige, fait abstraction du contexte social qui pousse les femmes à objectifier leurs corps. D’ailleurs, on fait souvent un amalgame entre féminisme et succès individuel, comme quand on dit, par exemple, que Madonna et Beyonce sont féministes.

Le mouvement Femen, qui prétend être “le nouveau visage du féminisme”[1], tient aussi à rompre avec cette image de la féministe austère et intellectuelle. Pour ce faire, la co-fondatrice du groupe, Inna Chevchenko, a elle-même recours à un cliché antiféministe : «Le féminisme classique est une vieille femme malade qui ne marche plus.»[2]. Et plusieurs jeunes femmes répondent à l’appel. Le féminisme a un problème d’image? Il n’attire pas assez l’attention des médias? Facile, il suffit de leur présenter ce qu’ils ont toujours voulu, c’est à dire, des corps de femmes jeunes, minces et blanches, pour la plupart. Au lieu de s’affranchir du regard masculin, on cherche à l’alimenter en lui servant la bonne vieille médecine qui a maintes fois fait ses preuves.

Les femmes apprennent très jeunes que pour exister, il faut flatter ce regard. Elles comprennent rapidement que leur plus grande valeur se situe dans leur apparence physique et que cette dernière doit correspondre à des critères bien précis. Il n’y a pas un féminisme, mais des féminismes et il ne faut pas qu’il en soit autrement. Par contre, le féminisme “sexy” n’offre aucune alternative à la dynamique objectifiant – objectifiée. Au contraire, il cherche d’abord et avant tout le regard de l’homme hétérosexuel pour exister. Je me demande si un féminisme qui ne tente pas de sortir de ce moule en est vraiment un.

Troisième partie à venir…

Je suis féministe, mais… (Partie 1)

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Traduction disponible en bas de page.

Le féminisme a mauvaise réputation. On le dit dépassé. Le mot fait peur. Malgré le fait qu’il existe aujourd’hui plusieurs types de féminisme et que des femmes et des hommes de tous âges s’identifient au mouvement, il provoque encore un malaise chez bien des gens. Tout en reconnaissant que dans les faits, l’égalité des sexes n’est pas encore atteinte, de nombreuses femmes refusent, paradoxalement, de s’afficher comme féministes. Certains discours, qui reviennent assez souvent, traduisent cet inconfort. Afin de mieux comprendre le paradoxe, j’ai regroupé ces derniers en trois catégories.

Première partie : «Le féminisme est dépassé»

L’actrice Susan Sarandon, ayant autrefois milité pour les droits des femmes aux côtés de Gloria Steinem, disait récemment en entrevue qu’elle trouvait le mot “féminisme” vieux jeu. Selon elle, il est davantage utilisé pour dénigrer les gens[1]. L’ex première-dame de France, Carla Bruni-Sarkosy, a de son côté affirmé que dans sa génération, on n’avait pas besoin d’être féministe, que des pionnières avaient ouvert la brèche[2]. La chanteuse Lady Gaga s’est également dissociée du mouvement en disant qu’au contraire, elle aimait les hommes (comme si l’un excluait l’autre!)[3]. Ce ne sont là que quelques exemples de femmes célèbres qui renoncent à endosser cette étiquette compromettante. Une jeune femme dans mon entourage m’a déjà confié qu’elle pensait que le féminisme était désuet. J’ai du mal à concevoir que toutes ces femmes croient réellement que la discrimination envers leurs semblables n’existe plus. Ont-elles baissé les bras? Peut-être qu’elles s’en prennent davantage à l’image du féminisme qu’à ses combats? Image qui leur semble poussiéreuse et périmée.

Le féminisme a mauvaise presse. Il est constamment sali dans les médias et on véhicule des faussetés à son sujet. Le cas le plus extrême qu’il me soit donné de voir est l’appellation feminazi créée par l’animateur de radio états-unien de droite, Rush Limbaugh[4]. Cette expression, inventée dans les années 90, s’est répandue et on l’utilise encore aujourd’hui pour discréditer les féministes. D’ailleurs, l’animateur controversé a lui-même qualifié Susan Sarandon de féminazie. L’image que plusieurs se font du féminisme est rattachée à des clichés de la deuxième vague sortis de leur contexte : par exemple, le brûlage de soutien-gorges et le lesbianisme politique dans les années 60 et 70. Le mot “féministe” est souvent accompagné des épithètes “frustrée”, “enragée” et “misandre”. On reproche aux féministes de vouloir devenir des hommes, de ne pas être féminines, de vouloir instaurer un matriarcat, et j’en passe! L’image du féminisme est entretenue à coup de stéréotypes négatifs par ses détracteurs.

L’actrice Ellen Page, en revanche, n’hésite pas à afficher son féminisme. Dans une entrevue au journal The Guardian, elle déclare : «Je ne comprends pas pourquoi les gens sont si réticents à dire qu’ils sont féministes. Peut-être que certaines femmes s’en fichent, tout simplement. Mais le fait que “féminisme” soit un gros mot n’est-il pas la preuve la plus évidente que nous vivons dans une société patriarcale?»[5]. Avant de terminer sur ce point, je me permets de poser la question suivante : devons-nous abdiquer devant les antiféministes en leur laissant le soin de façonner l’image d’un mouvement qui défend nos droits? Si cette image nous déplaît à ce point, pourquoi ne pas se la réapproprier?

Traduction de la b.d : 
Féministe (adjectif qualificatif)
->Qui défend l’égalité des droits sociaux, politiques, légaux et économiques entre les hommes et les femmes.
«Sérieusement, quel genre de personne serait contre ça?»
«Quand des gens affirment qu’ils ne sont pas féministes, je suppose qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent.»