Feminada a un an aujourd’hui!

Je fais relâche cet été, mais pour souligner l’événement, je vous propose une entrevue réalisée l’hiver dernier. Elle faisait suite à mon article «Sexisme hipster ou le privilège de la distance», publié en novembre. Elle est la preuve que je ne suis pas une blogueuse anonyme, ni masquée! Même si certaines références datent un peu et qu’une nouvelle espèce de hipsters appelée «normcore» serait récemment apparue dans le paysage urbain, les hipsters sont là pour rester… Tout comme le sexisme ironique, malheureusement.

Merci à mes lectrices et lecteurs de m’avoir suivie et encouragée pendant cette première année! Je n’ai pas dit mon dernier mot et on se retrouve cet automne!

Annelyne Roussel

Animation : Élodie Gagnon

Invitée : Annelyne Roussel

Caméra : Ian Cameron et Jon Yu

Montage : Lucie Larin-Picard et Jean-Michel Laprise

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La nudité et le nu

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Repos et désirs ou la bacchante par Félix Truta (1845)

J’aurais voulu aimer Game Of Thrones que plusieurs de mes ami-e-s suivent assidûment chaque semaine. Qu’une série dépeignant un monde fantastique inspiré du Moyen-Âge arrive à leur plaire est en soi un exploit. En effet, l’esthétique Donjon et dragons n’est habituellement pas leur tasse de thé. Mais comme j’ai confiance en leurs goûts, je me suis tapé plusieurs épisodes avant de déclarer forfait. Malgré l’intrigue enlevante de GOT, j’ai l’impression d’être plongée, bien malgré moi, dans le fantasme d’un adolescent «geek» aux prises avec ses hormones. Aux combats, à la trahison et à la sorcellerie habituels, sont juxtaposés des corps de femmes nues à profusion. Des seins et des fesses en rafale plaqués de manière décorative pour titiller le spectateur, sans que cela ne serve le récit. Avant qu’on me traite de pudibonde, je tiens à spécifier que je n’ai rien contre la nudité. C’est le recours à un certain type de nudité qui me lasse. Car, on le verra ici, tout est dans la manière.

En 1972, le critique d’art britannique John Berger a écrit un essai passionnant intitulé Ways of seeing, dans lequel il établit une distinction entre la nudité et le nu. Sa théorie prend la tradition du nu dans la peinture européenne (qui commence au 15e siècle et se termine au 20e siècle) comme point d’ancrage. La grille d’analyse de Berger peut s’avérer pertinente pour examiner l’usage de la nudité dans les médias contemporains tels que les séries télé. Selon Berger, la nudité signifie être soi-même, sans vêtements. Le nu, c’est s’exposer au regard du spectateur et en être conscient-e. Dans le nu européen, le peintre et le spectateur-propriétaire sont habituellement des hommes et les sujets sont généralement des femmes. Le sujet du nu n’est pas reconnu pour ce qu’il est : au contraire, il est objet de désir pour l’homme qui le regarde. D’ailleurs, le regard du sujet féminin est le plus souvent tourné vers celui-ci. Même si la femme nue est parfois entourée d’autres personnages, c’est pour le spectateur qu’elle existe, c’est à lui qu’elle cherche à plaire.

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Bacchus, Cérès et Cupidon par Hans Von Aachen (1552-1615)

Berger affirme que dans la culture des Européens privilégiés, une femme était d’abord et avant tout considérée comme un spectacle destiné à être regardé par les hommes. Les images de nus sont donc conçues pour s’adresser à la sexualité de l’homme et n’ont rien à voir avec la sexualité de celles qui y sont représentées. Ces dernières ne sont pas là pour exprimer un appétit sexuel qui leur est propre, mais plutôt pour nourrir celui du spectateur masculin. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ces nus ne sont pas un hommage à la femme qui est peinte, à ce qu’elle est, mais plutôt une célébration du regard de l’homme qui la voit, de sa sexualité à lui.

Donc, pour récapituler, la nudité signifie être nu-e pour soi-même, sans costume, tandis que le nu signifie prendre un corps pour le mettre en vitrine. Selon Berger, le nu est une autre forme de vêtement, puisque destiné à être une performance pour le spectateur, il occulte la personnalité de son sujet. Berger affirme qu’être en vitrine, c’est voir la surface de sa peau et les poils de son corps transformés en costume. Je n’ai pu m’empêcher de penser aux «Femmes-Vulves» dont parlait Nelly Arcan dans son roman À ciel ouvert. Ces femmes qui, à force d’acharnement esthétique, finissent par être entièrement recouvertes de leur propre sexe et qui disparaissent derrière. Comme les femmes dans le nu européen, les «Femmes-Vulves» d’Arcan ont beau s’étaler devant les regards, on ne les voit pas pour ce qu’elles sont.

Le nu n’est pas confiné à la peinture : on le retrouve également dans les médias, dans certaines poses, dans certains gestes. Selon la blogueuse féministe Meghan Murphy, notre société croit que les femmes sont là pour être regardées et que l’utilité première des représentations de leur corps est d’exciter sexuellement. Elle croit par contre que la nudité peut être autre chose qu’une performance offerte au regard masculin. Cela dépend du contexte de la scène et surtout de l’angle de la caméra. Elle cite la série Girls en exemple. Hannah Horvath, le personnage principal interprété par Lena Dunham (qui est aussi la réalisatrice) apparaît souvent sans vêtements. Son physique ne correspond pas aux canons de la beauté ; on la voit dans des positions où elle est complètement à l’aise ; les éclairages ne servent pas à mettre son corps en valeur ; elle ne parade ni ne pose. Bref, elle est nue comme nous le sommes dans la vie de tous les jours, c’est à dire, pour nous-mêmes.

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Inde du Sud, 19e siècle

Ce qui est vrai pour les séries télé l’est aussi pour la peinture. Les femmes nues ne sont pas toujours représentées comme des objets. Même si à travers des dizaines de milliers de peintures européennes, il n’y aurait que 20 ou 30 exceptions, selon Berger, où la femme serait représentée pour ce qu’elle est, cela n’est pas le cas dans d’autres traditions non occidentales. Dans l’art indien, africain, perse ou précolombien, par exemple, la nudité est célébrée comme la représentation active de la sexualité entre deux personnes. L’action de l’un absorbe celle de l’autre. Les sujets se regardent en faisant fi du spectateur. À l’inverse, dans le nu européen, la deuxième personne se trouve à l’extérieur du cadre, c’est le spectateur qu’on présume masculin.

Que ce soit dans le nu comme genre artistique, la publicité, le cinéma ou les séries télé, la grande majorité des représentations de la sexualité féminine sont destinées à satisfaire le regard de l’homme hétérosexuel. En 1972, Berger avait dit que les valeurs véhiculées dans la peinture européenne se reflétaient dans les médias contemporains. C’est encore le cas aujourd’hui. Pour reprendre ses termes, dans la série Girls, il y aurait de la nudité, tandis que, dans Game Of Thrones, il serait plutôt question de nu. La première série rompt avec la tradition du nu européen parce que la nudité de Hannah est l’expression de ce qu’elle est, de son propre désir, de sa propre sexualité. En revanche, la deuxième série s’inscrit dans la tradition parce que les corps dénudés sont utilisés pour éveiller le désir des spectateurs mâles.

Les images auxquelles nous sommes exposé-e-s ont des effets sur nos attitudes et nos perceptions. Si la sexualité féminine est si peu présente dans les images qui nous entourent, comment lui accorder alors la place qui lui revient dans la vraie vie? Si la plupart des images sexualisées de femmes que nous voyons, au lieu d’être une expression de leur désir, sont orientées vers le désir masculin, comment ne pas confondre les désirs des femmes avec ceux des hommes qui, eux, sont massivement représentés? Il est plus que temps de rompre avec cette tradition et de faire preuve d’un peu plus d’audace et d’imagination quand nous mettons en scène des corps de femmes nues.

La nudité en trois temps

imageSpencer Tunick

On le répète tellement que ça semble cliché, mais c’est vrai que la nudité peut être libératrice… Parfois, j’ajouterais. Pas juste physiquement, mais psychologiquement. En enlevant ses vêtements, on peut avoir l’impression qu’on se défait de l’exigence de plaire ou de celle de porter son identité, ses goûts, son statut social sur soi. C’est à peu près ce que les gens qui ont participé aux installations de Spencer Tunick m’ont raconté. Le photographe est célèbre pour ses images regroupant plusieurs centaines de volontaires, nus, dans différentes villes du monde. Ces événements urbains ont toujours lieu à l’aube, avant que la ville ne commence à s’activer. À Montréal, c’était frisquet, ce matin-là, mais il semble que braver le froid était grisant. Ça doit prendre une bonne dose de confiance en ses congénères pour se dénuder en leur compagnie, mais aussi pour laisser ses effets personnels dans une petite pile au milieu de centaines d’autres. Il paraît qu’il se crée un sentiment de solidarité hors du commun entre les gens qui participent à ces œuvres vivantes, un sentiment que nous sommes tous pareils, finalement.

En 2007, Tunick et son équipe espéraient voir arriver 7000 participants, mais ils ont été environ 20 000 à se pointer sur le Zocalo de Mexico, aux petites heures d’un matin de mai. L’atmosphère était à la fête sur cette place gigantesque et emblématique, au milieu de laquelle trône un énorme drapeau mexicain qui fait face à la cathédrale. Vers la toute fin de la séance, le photographe remercie les hommes et entreprend de photographier les femmes uniquement, dans un coin du Zocalo. Plusieurs hommes, une fois rhabillés, sont restés sur les lieux pour assister à la scène. Ils se sont mis à siffler bruyamment les femmes nues et à les photographier avec leurs téléphones cellulaires, jusqu’à ce qu’un des organisateurs leur demande de quitter. Cet incident relaté par le Los Angeles Times, m’a aussi été raconté par une femme qui faisait partie des volontaires. Elle disait s’être sentie humiliée et trahie, comme si ces hommes avaient tout-à-coup oublié que quelques minutes auparavant, ils étaient nus à leurs côtés.

Le Go topless day

Les manifestantes (et quelques manifestants) du Go Topless day criaient «Free your breasts, free your mind!», en août dernier, dans les rues de Vancouver. Tout le monde était soudainement devenu photographe ce jour-là, si bien que leur nombre dépassait amplement celui des manifestantes aux seins nus. Selon le National Post, ils étaient plusieurs centaines à traquer ces dernières avec leurs appareils photos, tablettes et téléphones. Un homme, qui passait devant un magasin, a brisé une affiche annonçant un rabais lorsqu’il a foncé dedans, captivé qu’il était par le spectacle. «Regarde où tu vas!» lui a lancé une manifestante munie d’un porte-voix et trônant sur le dossier d’une décapotable rose. Puis, vint un moment où les spectateurs entourant le convoi se tenaient si proches qu’ils l’empêchaient d’avancer. Du côté des manifestantes, on a crié : «Vous êtes trop près! Circulez!» en direction des photographes voyeurs. On pouvait lire sur une pancarte : «Nudity is’nt sexual».

Plusieurs manifestations similaires se tenaient ce jour-là, dans 45 villes à travers le monde. Go topless day est un organisme fondé par le mouvement raélien et dont le but est de «sensibiliser les gens à l’égalité des droits entre les hommes et les femmes» (on parle ici du droit de se mettre torse nu). Le groupe se donne aussi pour mission «d’aider les femmes à percevoir leurs seins comme des parties nobles et naturelles de leur anatomie» et «d’aider les hommes à différencier nudité et sexualité». Deux participantes se faisant interviewer par le Vancouver Sun semblaient dépassées par les événements tandis qu’une foule impressionnante s’agglutinait autour d’elles pour les photographier. «… Je crois qu’ils ont simplement besoin de câlins et de compréhension, ces gens n’ont pas assez d’amour dans leurs vies…», dit l’une d’elles, visiblement découragée.

Mes vacances en Catalogne

J’ai passé tout le mois de juillet dernier en Catalogne. C’est là que m’est venue l’idée de créer ce blogue. À ma connaissance, peu de gens là-bas s’énervent à la vue d’un sein. J’ai vu des femmes allaiter dans la rue, en marchant, sans que personne ne les dévisage, ni ne détourne le regard. Sur les plages catalanes, les femmes aux seins nus sont légion. Sur une des plages de la ville de Barcelone, ou certains bouts de plage de plus petites localités, des hommes et des femmes complètement nus en côtoient d’autres en maillot de bain. Il n’est pas rare de voir des nudistes se lancer la balle (et courir après), en plein dans ton champs de vision, avec un détachement de soi assez déconcertant pour la nord-américaine que je suis.

Notre culture sexualise la nudité et a une obsession toute particulière des seins. Le corps nu, surtout lorqu’il est féminin, est là pour être regardé, évalué, instrumentalisé. On utilise ses seins pour crier «LIBÉRATION!», pour vendre des produits, pour obtenir du pouvoir, ou simplement un meilleur pourboire. La nudité féminine est habituellement synonyme de spectacle, mais ce n’est pas en continuant de la donner en spectacle qu’on arrivera à en changer la connotation. C’est donc loin du bruit et des projecteurs que la nudité libératrice peut se trouver. Cette nudité-là n’est pas en train de nous dire “Regardez-moi”, mais plutôt, «Regardez-moi ou pas, je m’en contrefous!» ou mieux, elle ne dit rien du tout. Elle est, tout simplement. Cette nudité-là intéresse peu les gens.

Femen, un paradoxe sur deux seins

imageRécemment, le groupe Femen annonçait fièrement, sur son site Internet, que le terme de recherche “Femen” était plus populaire sur Google que le terme “féminisme”. Le fait que le premier dépasse le second en popularité n’est pas la preuve d’un nouvel engouement pour le féminisme, mais témoigne plutôt du succès d’un battage médiatique d’envergure. Le mouvement a raison de s’autoproclamer “nouveau visage du féminisme” en ce sens qu’il a réussi à unir deux pôles en apparence irréconciliables : le féminisme et une logique publicitaire qui passe par l’objectification du corps de la femme. «Un féminisme qui s’incline devant la domination masculine, il fallait y penser» ironisait Mona Chollet[1].

La réappropriation du corps selon Femen

Les Femen diront que si elles objectifient leurs corps, ce n’est que pour mieux se le réapproprier ; que nudité est synonyme de liberté. Elles l’écriront sur leurs seins et le crieront à tue-tête devant une nuée de caméras. Pourtant, cette “réappropriation” n’est que fantasmagorie. De tous temps, les femmes ont offert le spectacle de leurs corps comme divertissement ou comme outil de promotion pour divers produits. Les Femen diront que dans leur cas c’est différent ; qu’au lieu de laisser leurs corps entre les mains du patriarcat, elles en prennent possession. Mais les corps des Femen n’intéressent pas les médias pour les messages qu’ils portent, mais parce que ça rapporte. Se servir de corps féminins pour vendre de la bière dans une pub ou pour vendre des journaux est-il bien différent?

Le mouvement utilise également le corps de certaines activistes afin de créer une identité pour la marque Femen et ainsi obtenir toujours plus de visibilité. Mais le mouvement a aussi besoin de se financer. Outre le mécénat (d’ailleurs, le groupe refuse de divulguer les noms de ses donateurs), il compte sur la vente de produits dérivés portant le logo Femen pour survivre, ce qui permet également de publiciser la marque. Parmi les objets proposés, on compte des t-shirts à l’effigie des Femen les plus célèbres. Vous pouvez aussi acquérir un boob art : il suffit de mentionner le nom de votre Femen préférée, de payer 70$ et vous recevrez une empreinte autographiée des seins célèbres que vous aurez choisis. Elles sont vraiment devenues des rockstars, ces Femen, pour ne pas dire des pornstars, car tout ce qu’elles vendent est lié à leurs corps.

Le 8 mars 2012, le mouvement a organisé une opération médiatique en Turquie commanditée et prise en charge par une compagnie de lingerie sexy, Suwen. De la conférence de presse aux côtés du président de l’entreprise, à la “manifestation” devant les journalistes qui les attendent (escortées par le président de la compagnie), en passant par la séance de photos dans le magasin, on peut voir les détails de l’offensive publicitaire dans ce reportage en images. À la lumière de tout cela, les Femen peuvent-elles vraiment affirmer, sans faire preuve de mauvaise foi, que leurs corps leur appartiennent?

“Nous n’essayons pas d’attirer les gens, nous voulons faire peur”

C’est ce que dit Inna Shevchenko, la co-fondatrice du groupe, dans une vidéo où elle explique comment prendre la pose caractéristique de Femen : dos cambré, poitrine bien en évidence, pancarte à bout de bras. Soyons sûrs d’une chose : les images des corps des Femen n’effraient pas ceux qui les regardent. En plus de correspondre aux normes classiques de la beauté, ces images s’apparentent souvent à la culture porno. Sur sa page Facebook, entre les caricatures et les slogans, le groupe publie des photos de mannequins aguichants. De l’ironie? De la dénonciation? Difficile à croire quand on lit les commentaires d’approbation de leurs admirateurs.

La porte-parole de Femen Brésil, Sara Winter, a été interviewée et a posé pour la revue Playboy locale. En page couverture, on annonce le reportage comme suit : « Femen, les féministes qui enlèvent leurs vêtements pour lutter contre le machisme. Cool!»[2]. Il est clair que les lecteurs du magazine n’ont rien à craindre d’un féminisme qui flatte leurs regards! Quelques mois plus tard, Inna Shevchenko a affirmé : « Si on me demande si je veux bien faire la une de Playboy, je dirai oui. Parce que ça voudra dire qu’on a réussi à changer l’image des femmes !»[3] J’ajouterai que ça ne saurait tarder, mais parce qu’elle correspond aux normes, pas parce qu’elle contribue à les modifier.

Les Femen se font constamment reprocher de n’avoir que des femmes jeunes et stéréotypiquement belles dans leurs troupes. À cela, elles répondront que c’est ce que les gens veulent bien voir et qu’au contraire, le groupe est ouvert à toutes les femmes[4]. Inna Shevchenko explique que leurs membres qui ont du poids en trop (par rapport à quelle norme?), ne peuvent pas participer à certaines actions qui demandent d’être physiquement préparées, comme sauter sur les toîts des immeubles[5]. Dans une entrevue à Opera Mundi, Bruna Themis, l’ex-numéro deux de la branche brésilienne du mouvement, rapporte que le quartier général ukrainien a critiqué Femen Brésil pour avoir utilisé des activistes trop grasses à leur goût lors de manifestations[6].

Claude Guillon s’interrogeait au sujet d’une image dans le magazine “les inrockuptibles” où apparaissent huit Femen, toutes très minces : “Quel peut être l’effet produit par cette photo de groupe sur les femmes moins jeunes, ou jeunes mais moins favorisées par le hasard génétique? Le même effet que le terrorisme publicitaire et machiste que le féminisme ne cesse de dénoncer. Cette photo est pire qu’une maladresse, c’est un contresens politique”[7]. Dans le livre Femen, la présidente du groupe, Anna Hutsol, fait une description de la Femen typique : “Nos filles doivent être sportives pour endurer les épreuves difficiles et belles pour utiliser leur corps à bon escient”. Plus tard, une Femen française parlera d’une erreur de traduction![8]

Si les Femen voulaient réellement changer cette image de beauté plastique qui leur colle à la peau, elles s’assureraient qu’il y ait aussi des femmes moins minces pour les représenter sur les photos glamour et léchées des magazines. Peu importe le discours officiel de Femen sur la non-existence de critères de beauté, le groupe joue sur deux tableaux. D’une part, il affirme que les femmes qui ne correspondent pas aux normes en vigueur sont les bienvenues (pour ne pas s’aliéner les féministes) et d’autre part, il les maintient à l’écart quand vient le temps de promouvoir sa marque. Devons-nous en déduire qu’il faille sauter sur les toîts pour accéder aux studios des grands photographes?

Le contenant et le contenu

Sous le poids de toutes ces images, le message de Femen devient secondaire. Le fait que le groupe rêve d’un matriarcat (proposition choquante, qui mériterait qu’on les questionne) ne semble émouvoir personne. Ce qui captive les médias, on l’avait compris, c’est leur nudité. Les Femen ne semblent pas s’en offusquer, puisque qu’elles-mêmes le répètent sur toutes les tribunes : nudité = liberté. Elles confondent le médium et le message, jusqu’à ce que le premier annule le second. La nudité remplace les arguments quand, lors d’une émission portant sur l’avenir du féminisme, interrogée sur le sens du slogan “mieux vaut nue qu’en burqa”, Inna Shevchenko, au lieu de s’expliquer avec des mots, enlève son t-shirt. Les médias qui en ont parlé par la suite n’ont rien retenu de son “message”, mais ont rapporté qu’elle s’était déshabillée.

Et le féminisme dans tout ça?

Le mouvement Femen a davantage à offrir aux jeunes femmes qui désirent se sentir rebelles tout en obéissant aux codes esthétiques de la publicité qu’aux féministes. On a vu la mode s’inspirer de courants marginaux et contestataires pour se réinventer, mais c’est la première fois qu’un mouvement féministe (et marginal, au départ) utilise la logique marchande de l’objectification du corps féminin afin de se hisser au sommet. En véhiculant l’idée que la femme, pour être prise en considération, doit miser sur sa beauté physique, Femen renforce, paradoxalement, ce que le féminisme tente de déconstruire.

Note : Deux jours après la mise en ligne de ce texte, j’ai appris que le groupe Femen, contrairement à ce qu’il laisse entendre, a été fondé et est contrôlé par un homme. Pour en savoir plus :

http://feministcurrent.com/7963/femen-was-founded-and-is-controlled-by-a-man-exactly-zero-people-are-surprised/

http://www.independent.co.uk/arts-entertainment/films/news/the-man-who-made-femen-new-film-outs-victor-svyatski-as-the-mastermind-behind-the-protest-group-and-its