Attention à nos femmes… c’est peut-être la vôtre

Susan Bee, Doomed to Win

Susan Bee, Doomed to Win

Par Annelyne Roussel

Méfiez-vous des bonnes Intentions! Retour sur un discours d’Obama.

Article paru dans la revue Liberté

« Attention à nos enfants… C’est peut-être le vôtre »

Voilà ce qu’on peut lire sur des panneaux routiers en se baladant dans nombre de zones résidentielles du Québec. L’intention est claire : on cherche à inciter les automobilistes à ralentir, mais comment s’y prend-on? Oublions l’illustration grotesque d’un bambin renversé par une voiture et la sémantique pour le moins douteuse de la phrase pour se concentrer sur le message lui-même. Est-il vraiment nécessaire d’évoquer un deuil personnel pour susciter une prise de conscience chez le conducteur pressé? L’accident serait-il plus grave si la victime lui était apparentée? Au lieu d’encourager une réelle compassion envers autrui, ce panneau nous réconforte dans le vieux réflexe de voir le monde en fonction de nos propres intérêts.

Les politiciens utilisent souvent un procédé similaire pour convaincre l’électorat qu’ils sont préoccupés par son bien-être. Ils parlent de la formation de « notre main d’œuvre », de la protection de « nos cours d’eau », de l’intégration de « nos immigrants », privant, à travers leurs discours, ces entités d’une existence propre. Ils les condamnent ainsi à n’avoir pour fonction que celle de graviter autour du citoyen régnant au centre de son univers. Le pouvoir est au coeur de cette tactique qui consiste à s’attribuer le rôle de sujet, conférant aux éléments extérieurs la position d’objet qu’on s’approprie. Et grâce à cette approche, l’électeur se sent partie prenante du processus décisionnel.

La rhétorique d’un orateur vraiment inspirant, Barack Obama, est à ce titre intéressante. Difficile, en effet, de rester insensible à ses propos rassembleurs, qui donnent parfois à ses interlocuteurs l’impression de participer à un grand projet collectif. Le « nous » était d’ailleurs à l’avant-plan de son discours sur l’état de l’union de 2013. Celui qui avait jadis prononcé le fameux « Yes, we can » en appelait à la solidarité des privilégiés envers les moins favorisés politiquement et socialement. Ces derniers se sont alors vus affublés de déterminants possessifs : « nos enfants », « nos personnes âgées »… Dès lors, le « nous » d’Obama, en apparence inclusif, devient sélectif. Ses propos portent à croire que les personnes les plus vulnérables de la société n’ont pas toujours leur place au sein de ce « nous », tandis que la position des plus avantagés y est constamment assurée.

Une des préoccupations du féminisme est de faire en sorte que les femmes soient intégrées au « nous » des politiciens. Il n’est donc pas surprenant que plusieurs féministes américaines aient sursauté en entendant ces mots d’Obama : « Nous savons que notre économie est plus forte quand nos épouses, nos mères et nos filles peuvent vivre leur vie sans discrimination au travail et sans craindre la violence conjugale. » Par cet argument, le président s’adresse clairement à un « nous » masculin, excluant l’autre moitié de la population, pourtant concernée au premier chef. Cette formulation provoque un glissement qui a pour effet de situer le problème dans une perspective strictement masculine.

Obama est pourtant sans conteste le président le plus pro femmes que les États-Unis aient connu. Les Américaines lui doivent des mesures importantes d’équité salariale et d’accès aux soins médicaux. Il a, de la même manière, toujours défendu « Parenthood », un organisme qui offre des services en santé reproductive et ce, malgré les pressions des républicains qui aimeraient qu’on lui coupe les vivres. Le jour où il a prononcé son allocution, afin de convaincre le Congrès d’adopter deux nouvelles dispositions en matière de droits des femmes, soit le « Violence Against Women Act » et le « Paycheck Fairness Act », Obama devait donc se faire persuasif. Bien que son intention ait été louable et son initiative couronnée de succès, ses propos, en plus de maintenir les femmes à l’écart, véhiculent un stéréotype qui a la peau dure : c’est d’abord par rapport aux hommes que l’identité de la femme se définit.

Cette vieille conception de la place des femmes trouve encore écho dans notre façon de les dépeindre dans les médias. Même une politicienne d’envergure ou une athlète de haut niveau est trop souvent ramenée à son rôle de conjointe ou d’objet relationnel et ses accomplissements personnels, aussi impressionnants soient-ils, relégués au second plan. Hillary Rodham Clinton, ex-Secrétaire d’État et candidate pressentie aux prochaines primaires présidentielles, est récemment devenue grand-mère. Plusieurs journalistes ont fait grand cas de cette nouvelle, se demandant candidement comment la venue d’une petite fille allait affecter sa campagne lors de la course à la chefferie du parti démocrate. Dans la même tonalité, lorsqu’interviewée sur le court des internationaux d’Australie immédiatement après sa victoire contre Ana Ivanovic, la joueuse de tennis Eugénie Bouchard s’est fait demander, « au nom de ses fans masculins », avec quelle célébrité elle aimerait sortir.

Mettre une telle emphase sur les relations interpersonnelles des femmes sous-entend que c’est dans la sphère privée que se jouent leurs principaux combats. Ce type de propos revient constamment lorsqu’il est question de banalisation du viol. Ainsi, afin d’éveiller l’empathie d’un public masculin, il n’est pas rare que des âmes bien intentionnées, sur des forums de discussion, remplacent la femme anonyme par une figure aimée : « Imaginez si c’était votre fille, votre mère ou votre épouse qui se faisait violer. » Comme si la gravité de l’acte était proportionnelle au degré de proximité avec la victime. Les conséquences d’un viol subi par une femme dont le destin n’est pas lié à celui d’un homme seraient-elles moins graves ? Dans une scène concernant le viol d’une prostituée, Denise Boucher, dans Les Fées ont soif, illustre avec justesse cette situation : « […] Même si le fait du viol fut reconnu, aucun ne vit là matière même à viol. Aucun n’y reconnaissait l’image de sa mère, de sa fille ou de son épouse. Le patrimoine demeurait intouché. Comme si c’était en tant que patrimoine qu’une femme pouvait être violée. »

Beaucoup d’hommes admettent se sentir plus réceptifs aux problématiques concernant les femmes depuis qu’ils sont devenus pères de filles. C’est notamment le cas d’Oren Safdie, auteur de la pièce de théâtre Unseamly, qui traite de la sexualisation des jeunes filles dans les publicités d’American Apparel et d’agressions sexuelles dans le milieu de la mode. Dans un article de The Gazette, on peut lire : « Grâce à sa fille, il a commencé à remarquer les panneaux publicitaires de Los Angeles qui présentent des adolescentes hautement sexualisées et il s’est demandé quel impact cela aurait sur elle. » Faut-il, en tant qu’homme, qu’une fille ou qu’une femme fasse partie de son patrimoine pour avoir accès à une perspective féminine et arriver à éprouver de l’empathie envers l’autre moitié de l’humanité?

L’empathie, qui consiste à pouvoir se mettre à la place de l’autre, serait-elle donc un trait de personnalité plus naturellement féminin? D’après Maya Dusenbery, blogueuse pour Feministing, plusieurs études révèlent en effet que les femmes sont généralement plus empathiques que les hommes. Cependant, selon une autre recherche, cette qualité n’est pas innée, mais construite socialement. Elle résulterait plutôt de la motivation. Comme le genre féminin est sous-représenté dans les arts, les sciences, les sports et toutes les hautes sphères du pouvoir, les femmes doivent apprendre, dès le plus jeune âge, à s’identifier à des modèles masculins. À l’inverse, voir le monde à travers les yeux d’une femme ne va pas de soi et selon Dusenbery, c’est tout le contraire qu’on apprend aux garçons : s’identifier à une fille serait la pire chose qu’ils puissent faire.

Le panneau de circulation « Attention à nos enfants », s’il distille une bonne dose de cynisme, a au moins le mérite de souligner à gros traits notre difficulté à ressentir l’empathie de manière collective. Comme si une société n’était rien de plus que la somme des individus qui la composent. Selon cette conception, toute amélioration du sort d’une personne ne peut se faire que de façon individuelle. Le premier ministre du Canada, Stephen Harper, qui refuse obstinément de tenir une commission d’enquête sur la disparition de centaines de femmes autochtones, le démontre en affirmant qu’il ne s’agit pas là d’un phénomène sociologique, mais de simple criminalité. C’est donc par une série d’enquêtes policières individuelles que le gouvernement compte s’attaquer au problème. L’empathie, qu’on pourrait ressentir pour ces femmes en raison de leurs conditions d’existence communes, est dissoute dans le cas par cas : leurs souffrances n’ont plus aucune signification politique, puisque, tirées de tout contexte, elles relèvent dès lors du personnel. Aborder un problème social de façon strictement individuelle est une aberration.

Ce n’est pas en vivant l’indignation et l’empathie dans le privé que nous arriverons à améliorer la condition des femmes en tant que groupe. Les intégrer au « nous » implique, afin qu’elles deviennent leur propre sujet, de cesser de les percevoir comme le patrimoine de l’homme. Dans Le deuxième sexe, paru en 1949, Simone de Beauvoir a écrit : « La femme se détermine et se différencie par rapport à l’homme et non celui-ci par rapport à elle. Il est le sujet, il est l’Absolu, elle est l’Autre. » L’image de la femme-patrimoine renforce ces rôles. Même si on y a recours pour sensibiliser les hommes aux difficultés que vivent les femmes, il y a lieu de douter que cette approche suscite chez eux une réelle empathie. Elle les encourage plutôt à entrevoir le monde à partir d’eux-mêmes et incite les femmes à se définir en fonction des autres.

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Feminada a un an aujourd’hui!

Je fais relâche cet été, mais pour souligner l’événement, je vous propose une entrevue réalisée l’hiver dernier. Elle faisait suite à mon article «Sexisme hipster ou le privilège de la distance», publié en novembre. Elle est la preuve que je ne suis pas une blogueuse anonyme, ni masquée! Même si certaines références datent un peu et qu’une nouvelle espèce de hipsters appelée «normcore» serait récemment apparue dans le paysage urbain, les hipsters sont là pour rester… Tout comme le sexisme ironique, malheureusement.

Merci à mes lectrices et lecteurs de m’avoir suivie et encouragée pendant cette première année! Je n’ai pas dit mon dernier mot et on se retrouve cet automne!

Annelyne Roussel

Animation : Élodie Gagnon

Invitée : Annelyne Roussel

Caméra : Ian Cameron et Jon Yu

Montage : Lucie Larin-Picard et Jean-Michel Laprise

Sexisme hipster ou le privilège de la distance

VICE_CoverL’autre jour, ma mère me demandait ce qu’est un hipster. Les définitions peuvent certainement varier, mais je lui ai répondu à peu près ceci : un hipster est une personne qui s’approprie certains éléments (souvent rétros) associés à la culture prolétaire, à des fins esthétiques, mais toujours avec une pointe d’ironie.

Certaines personnes mal avisées pourraient croire que les femmes hipsters n’ont pas de goût avec leurs leggings taille haute, leurs tricots des années 80 et leurs grosses lunettes. Leurs contreparties masculines pourraient passer pour des pas de classe avec leur pilosité faciale abondante, leurs chemises à carreaux et… leurs grosses lunettes. Qu’on les trouve mal habillés, les hipsters s’en tapent, car ils ne cherchent pas l’assentiment du commun des mortels : entre eux, ils savent qu’il y a un second degré et ça leur suffit amplement. Les hipsters ont horreur du mainstream, de là leur fascination pour la scène musicale indépendante et celle du café «troisième vague». Je ne jurerais de rien, mais je soupçonne les vrais hipsters de souffrir en secret quand ils passent devant un Starbucks et qu’ils apperçoivent un pseudo-hipster qui s’expose dans la vitrine derrière son macbook air.

N’est pas hipster qui veut : pour être capable d’une telle ironie face à la culture de la classe ouvrière, il faut avoir une bonne distance par rapport à celle-ci. C’est pourquoi les hipsters sont très souvent des gens issus de milieux privilégiés et instruits. En affectionnant entre guillemets certains objets aimés sincèrement par les vrais prolétaires, ils réaffirment leur position de pouvoir par rapport aux classes sociales inférieures.

Quand on a vécu dans le prolétariat, le vrai, on peut difficilement se payer le luxe d’apprécier au second degré un objet venant de cette culture. C’est pourquoi ma mère déteste mon sofa turquoise des années 60 en vinyle : durant son adolescence, elle l’a vu trop souvent dans les maisons de ses copines. À cette époque-là, les ouvriers commençaient à avoir un plus grand pouvoir d’achat et étaient attirés par le neuf, le chromé, la cuirette et le coloré. Pour ma mère, ce sofa évoque la petitesse des espoirs consuméristes du milieu modeste dont elle est issue. Elle n’a donc pas le privilège de la distance dont je bénéficie et qui me permet aujourd’hui d’apprécier les meubles cliquants de sa jeunesse.

Tout cela m’amène à parler du sexisme hipster, car ceci est un blogue féministe, après tout. Alissa Quart a été la première à utiliser cette appellation (inspirée du terme «racisme hipster») dans le New York magazine. Elle décrit le sexisme hipster comme «l’objectification de la femme en ayant recours à la moquerie, aux guillemets et au paradoxe». Contrairement au sexisme classique, le sexisme hipster est teinté d’ironie et s’adresse à un public averti. Le sexisme hipster est un shampoing nommé Dumb blonde[1], ou encore, le slogan d’un bar de danseuses végétalien (oui, ça existe!) de la ville de Portland qui dit : «Meat on the poles, not on the plates»[2].

Comme les hipsters se flattent entre eux de pouvoir reconnaître un second degré dans leurs choix esthétiques, les publicitaires qui font dans le sexisme hipster flattent leur public cible en établissant un lien de connivence avec lui. Comme le souligne Anita Sarkeesian dans une vidéo de Feminist Frequency, ces derniers savent que nous savons qu’ils savent que c’est du sexisme… (Cliquer sur  »CC » pour sélectionner les sous-titres en français)

L’été dernier, la chanson Blurred lines a fait beaucoup jaser. Dans le vidéoclip, trois jeunes femmes ne portant qu’un string couleur peau défilent et se dandinent autour du chanteur Robin Thicke et de ses deux accolytes, T.I et Pharell. Les trois hommes qui, inutile de le préciser, ont gardé leurs vêtements, se la jouent cool et ne se privent pas pour tâter et reluquer les dames. Selon Diane Martel, la réalisatrice, le sexisme du clip est ironique, car ce sont les personnages féminins qui sont réellement en contrôle. Pour sa part, Thicke admet que les femmes sont rabaissées, tout en suggérant que le clip est une parodie : «Nous avons essayé de faire tout ce qui est tabou (…) Tout ce qui est complètement dégradant pour les femmes. Comme nous sommes tous les trois d’heureux époux et pères de famille, nous nous sommes dit que nous étions les gars parfaits pour nous moquer de ça». En d’autres mots, comme ils ne sont plus de jeunes célibataires libidineux, ils auraient la distance nécessaire pour que leur sexisme passe dans la catégorie acceptable du second degré.

Tout comme le hipster, le sexisme hipster est conscient de lui-même. On osera moins le dénoncer, puisqu’on suppose qu’il a déjà fait son autocritique. Pour cela, certaines personnes lui pardonneront d’aller plus loin dans son exagération. American Apparel pourrait être considérée comme une compagnie “éthique” à bien des égards. Elle ne sous-traite pas sa production à l’étranger, ses employés gagnent des salaires décents, elle utilise du coton biologique pour plusieurs de ses vêtements et son propriétaire milite pour les droits des travailleurs nés à l’étranger. Pourtant, dans ses publicités, la compagnie atteint des degrés inégalés de sexisme en présentant les femmes comme des objets sexuels disponibles à la consommation. Le tout, dans une esthétique un peu rétro qui pourrait rappeler la porno des années 70. Du sexisme avec un clin d’oeil, quoi.

PETA, un organisme qui milite pour les droits des animaux, utilise depuis longtemps le corps féminin pour faire passer son message. L’an dernier, l’association a créé cette publicité très controversée dans laquelle on voit une jeune femme qui, au petit matin, retourne péniblement à la maison après être allée chercher des légumes pour son copain nouvellement végétalien et, par le fait même, nouvellement bête de sexe. Elle porte un collet cervical. Tandis que, de dos au spectateur, elle monte les marches de l’escalier avec difficulté, la caméra capte un rayon de soleil entre ses cuisses. On remarque alors qu’elle n’a que ses sous-vêtements sous son manteau. Quand elle rentre chez elle, le mec qui lui a infligé ses blessures est en train de plâtrer un trou dans le mur créé par la «vigueur» de leurs ébats. «Est-ce que ça va mieux?» lui demande-t-il gentiment.

Lisa Lange, la vice-présidente de PETA a défendu la misogynie de cette campagne publicitaire qui joue avec la violence faite aux femmes en évoquant l’ironie. «C’est du second degré» dit-elle. «Les gens qui regardent la publicité jusqu’à la fin voient que la femme a un sourire malicieux. Elle est heureuse de retourner avec lui. C’est ludique.» Comment les dirigeants de compagnies ou d’organismes qui se disent socialement responsables peuvent-ils célébrer le sexisme avec autant de candeur? S’imaginent-ils que nous vivons dans une société post-sexiste? Dans un monde où la violence envers les femmes n’est plus sexualisée? Éthique à géométrie variable…

Le sexisme hipster nous rebat les oreilles avec la même chanson que le sexisme classique. Que ses paroles soient plus sophistiquées, qu’il s’adresse à un public plus averti, ou qu’on le drape d’ironie pour le protéger de la critique n’y change rien. Contrairement au hipster qui, de sa position privilégiée, se place au dessus de la culture prolétaire, notre société n’est pas au dessus du sexisme. Au contraire, elle est en plein dedans. Tant que les femmes seront représentées comme des objets pour attirer les consommateurs ; tant qu’elles auront besoin de se dénuder pour obtenir une fraction de l’attention dont les hommes bénéficient en gardant leurs vêtements, il n’y aura pas de sexisme au deuxième degré, mais du sexisme, point. Face au sexisme, nous n’avons malheureusement pas le privilège de la distance.


  1. Blonde idiote
  2. La viande sur les pôles, pas sur les assiettes.
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