Mon geste «macho» et le sexisme inversé

Mon geste «macho»¹

C’était pour le passage à l’an 2000. Je m’étais, pour une énième fois, offert un voyage au Mexique, pays que j’affectionne particulièrement, mais où le harcèlement de rue, quand on est une femme, peut parfois devenir insupportable. Habituellement à pied, cette journée-là, j’explorais la ville en voiture avec des amis. Nous roulions lentement dans une petite rue quand, spontanément, je me suis sorti la tête par la fenêtre pour héler un piéton qui passait par là : «¡Holà sabroso!»². Ce dernier, ne s’y attendant pas, a sursauté de surprise : il ne s’était sans doute jamais fait apostropher de la sorte. Après coup, j’étais moi-même un peu ébranlée d’avoir posé un tel geste : je venais de manquer de respect à un inconnu qui n’avait rien fait pour le mériter.

Auparavant, sous prétexte qu’on appréciait mon physique, je m’étais fait siffler, interpeler ou reluquer de manière insistante des dizaines de fois. Chaque nouvelle situation faisant écho aux précédentes et rajoutant une couche à l’humiliation. C’était comme si on me signifiait que je n’étais pas complètement à ma place dans l’espace public, que le fait de m’y aventurer pouvait présenter pour moi un danger. Sans vouloir l’excuser, je peux affirmer aujourd’hui que mon geste «macho» était le produit d’un ras-le-bol face à un système qui stigmatise les femmes.

Le sexisme inversé

Quand une femme signale des comportements sexistes, on lui sert souvent l’argument que les hommes en sont victimes également. Un article à saveur masculiniste intitulé «Le bashing du mâle québécois, ça suffit!», de Claude André, illustre parfaitement cette situation. N’ayant pas avalé le texte de Judith Lussier qui dénonce le harcèlement de rue, il écrit, dans le Huffington Post : «Moi, si mes copines ont vécu du harcèlement de la part d’employeurs, il ne s’en trouve encore aucune dans mon entourage pour se plaindre de la chose dans les lieux publics du Québec.» Puis, il ajoute : «On peut varger sur les hommes d’ici à coup de 2 par 4 et ça va toujours passer.» En outre, il se plaint de la façon peu flatteuse dont les hommes sont dépeints dans certaines publicités. C’est vrai, malheureusement, l’homme y est parfois présenté comme un demeuré. Y a-t-il pourtant lieu de s’en émouvoir?

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Parfois, Sophie Durocher écrit des sottises – et je pèse mes mots – au sujet du féminisme sur le blogue au Journal de Montréal. Dans un billet intitulé «Sexisme anti-hommes», elle rapporte que la société canadienne du Cancer a organisé un événement où l’on a procédé à une enchère d’hommes. Elle s’indigne du fait que le prix d’entrée à cette soirée ait été de 100$ pour les femmes, tandis que les hommes devaient payer deux fois plus. Puis, la blogueuse déplore un double standard : «Si un organisme organisait une vente aux enchères de femmes et si l’on chargeait deux fois plus cher aux femmes pour entrer quelque part, les féministes grimperaient dans les rideaux.»

La journaliste n’a pas tout faux : les féministes seraient en colère si un événement comme celui-là devait avoir lieu. Et ce serait dans l’ordre des choses. Par contre, si peu de gens, à part elle, voient dans cette enchère d’hommes une menace à la condition masculine, c’est qu’une telle activité, bien que de fort mauvais goût, ne peut s’appuyer sur une longue tradition d’objectification des hommes et de doubles standards favorisant les femmes. Paradoxalement, les personnes qui parlent de «sexisme inversé» ou qui spécifient que le sexisme est «anti-hommes» sont les premières à reconnaître que ce dernier a tendance à toujours aller dans le même sens.

La dénonciation de ce supposé sexisme est semblable à celle d’un soi-disant «racisme anti-Blancs». Aamer Raham, un humoriste australien originaire du Bangladesh déconstruit habilement ce phénomène dans un sketch. Pour faire du racisme inversé, dit-il, il suffirait de disposer d’une machine à remonter le temps :

«Je convaincrais les peuples d’Afrique, d’Asie, du Moyen-Orient, d’Amérique Centrale et d’Amérique du Sud de coloniser les Blancs, d’occuper leurs pays, de voler leurs terres et leurs ressources […]

En gros, je les détruirais pendant quelques siècles, assez pour que leurs descendants veuillent émigrer dans les pays d’où viennent les gens noirs et basanés. Mais bon, bien sûr, à ce moment-là, j’aurais déjà mis en place des systèmes qui privilégieraient les gens noirs et basanés à tous les niveaux économiques et sociaux, pour que les Blancs n’aient jamais l’opportunité de construire leur avenir […]

Oh, et juste pour le fun, je soumettrais les Blancs aux critères de beauté noirs, histoire qu’ils finissent par haïr la couleur de leur peau, de leurs cheveux, de leurs yeux…»

Comme le démontre Aamer Raham, le racisme est un système institutionnalisé qui s’est bâti au fil des siècles. On pourrait s’amuser à faire le même exercice avec le fameux sexisme inversé. Les attitudes individuelles et collectives sexistes ou racistes sont non seulement le produit de ces systèmes, mais elles contribuent à les renforcer.

Il existe, bien sûr, des préjugés défavorables envers les blanc-he-s et des attitudes méprisantes envers les hommes. Ce n’est pas que les femmes racisées aient toujours raison et que les hommes blancs aient toujours tort. Savannah Thomas, journaliste au State Press, affirme que les préjugés peuvent aller dans les deux sens, mais pas le sexisme, car seuls les groupes privilégiés ont le pouvoir d’institutionnaliser leurs préjugés envers les groupes considérés comme «autres».

Le masculinisme part d’un faux postulat : celui que l’égalité des sexes est déjà atteinte, voire qu’on vit dans un matriarcat. Dans un tel contexte, les hommes pourraient être autant, sinon davantage victimes de sexisme que les femmes. Mais étant donné qu’à la base, le traitement réservé aux sexes n’est pas symétrique, le masculinisme, l’hominisme, ou tout ce que vous voudrez n’est pas le pendant masculin du féminisme. La misogynie qui tue, viole et mutile n’est pas non plus l’équivalent de la misandrie. Le harcèlement de rue que j’ai dû subir n’est pas comparable à mon geste «macho». Bref, il est malhonnête de parler de sexisme anti-hommes.

Pointer du doigt le sexisme «anti-hommes» en réaction aux revendications féministes est une façon de délégitimiser ces dernières. C’est un peu comme quand on dit aux féministes qu’elles devraient choisir leurs combats, qu’il y a d’autres enjeux beaucoup plus préoccupants que les leurs, comme la protection des bélugas ou la lutte au capitalisme sauvage. En pointant ainsi dans une autre direction, on fait un écran de fumée pour, une fois de plus, éviter d’écouter les femmes et pour les reléguer au second plan.


Première photo : Helmut Newton

Deuxième photo : en haut, top modèles des années 90. En bas, le groupe Jackass.

¹Le mot «macho» signifie «mâle» en espagnol.

² «¡Holà sabrosa!» est une phrase souvent adressée aux femmes dans la rue et dont la traduction littérale serait «Salut savoureuse!». «¡Holà sabroso!» en est le masculin.

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Le privilège invisible des antiféministes

Traitement complet (Norman Rockwell, 1940)

Traitement complet (Norman Rockwell, 1940)

«Les féminazies ont infiltré les institutions et il y a eu un transfert de droits des hommes aux femmes.» (Roy Den Hollander)

Roy Den Hollander est un battant. Cet avocat américain et antiféministe notoire est célèbre pour avoir poursuivi la ville de New York parce qu’elle autorise les «ladie’s nights», pratique qu’il juge discriminatoire envers les hommes. Évidemment, l’objectif de ces soirées n’est pas de pulvériser le patriarcat, mais bien d’attirer une clientèle féminine qui, à son tour, amènera des hommes cherchant à être entourés de femmes en état d’ivresse. L’avocat a également poursuivi l’université Colombia parce qu’elle offre un programme d’études de la femme, mais pas de l’homme. Den Hollander ne réalise pas que les femmes sont nettement sous-représentées dans les autres disciplines. Ce champ d’études a donc pour but de rectifier une inégalité historique. Mais qu’à cela ne tienne, Den Hollander ne perd pas foi en sa lutte contre l’oppression des hommes… Même s’il a perdu ses poursuites.

Plus près de chez nous, durant la campagne électorale du printemps dernier, un candidat caquiste de la région de Québec, Luc de la Sablonnière, s’est fait remarquer pour ses propos catastrophistes au sujet du féminisme. Sur sa page Facebook, il a écrit :

«Mon hypothèse est que les victoires du féminisme de combat durant les cinquante dernières années ont été gagnées au prix de la dégradation de la condition masculine.»

«Autrement dit, le féminisme québécois s’est exercé envers et contre les hommes, qui pâtissent lamentablement aujourd’hui.»

«Dans cette société, les rôles sociaux ont été révisés, les repères moraux balayés avec la religion et le pouvoir politique, économique et moral est passé d’une main (poilue) à l’autre (manucurée).»

Un jeu à somme nulle

Pour beaucoup d’antiféministes, la lutte pour les droits des femmes est un jeu à somme nulle, c’est-à-dire est une transaction où la somme des gains et des pertes équivaut à zéro. Dans ce type de jeu, ce que gagne l’un est automatiquement perdu par l’autre. Autrement dit, le féminisme enlèverait aux hommes pour donner aux femmes. Nous aurions donc, en cours de route, perdu l’équilibre entre les sexes.

Mais comment les hommes pourraient-ils être discriminés alors que les femmes ne gagnent que 73.7% de leur salaire et qu’ils sont nettement majoritaires (ou même seuls) à la tête des institutions politiques, financières, médiatiques, scientifiques, culturelles, religieuses, sportives, policières et militaires? Comment peut-on s’imaginer que les hommes sont les nouvelles victimes quand on sait que, dans un contexte conjugal, 80.8% des infractions contre la personne sont commises à l’endroit des femmes?

Il n’y a pas que les masculinistes qui se sentent lésés par les avancées d’un groupe traditionnellement moins favorisé. Une étude réalisée par Tufts University School of Arts and Science et la Harvard Buisness School révèle qu’une majorité de Caucasiens croit que les Blancs ont remplacé les Noirs comme premières victimes de la discrimination raciale aux États-Unis. Samuel Sommers, professeur en psychologie, affirme que les Blancs ont l’impression que le déclin de la discrimination à l’endroit des Noirs se serait transformé en une augmentation de la discrimination envers eux. Alors, à quand un mois de l’histoire des Blancs?

Le privilège de l’homme blanc hétérosexuel

Selon le sociologue américain Michael Kimmel, la résistance qu’ont tant d’hommes à l’égalité des sexes découle de l’impression que tout leur est dû. Comme il l’explique dans un article, ce sentiment pourrait s’exprimer ainsi : un homme blanc et une femme noire de compétences égales postulent pour le même emploi. Après avoir appris que l’employeur a favorisé la candidature de cette dernière, l’homme blanc s’exclamerait : «Une femme noire a pris ma job!». Pourquoi, en effet, le poste lui reviendrait-il de droit? Cet homme l’avait pourtant considéré comme sien sans même avoir été embauché. Ayant tenu son privilège pour acquis, il se croit victime d’une grande injustice.

Le privilège est considéré comme normal par la personne qui le détient. Plus encore, il lui est souvent invisible. La blogueuse Jessica Price, explique ce phénomène par le fait qu’il est plus difficile de constater l’absence d’une chose que sa présence. Elle définit le privilège comme l’absence de difficulté plutôt que la présence d’avantages quantifiables. Évidemment, l’absence d’obstacles liés au sexe, à l’origine ethnique, au statut social ou à l’orientation sexuelle est un avantage. J’ajouterais que le privilège est relatif : c’est toujours par rapport à l’autre qu’il se définit. Par conséquent, si on est peu sensible au fait que certaines personnes font face à un plus grand nombre d’embûches que soi, on demeurera inconscient de ses propres privilèges.

Garçon dans un wagon-restaurant (Norman Rockwell, 1946)

Garçon dans un wagon-restaurant (Norman Rockwell, 1946)

La professeure féministe et militante antiraciste Peggy McIntosh croit que les blanc-he-s et les hommes sont socialisés à ne pas reconnaître les avantages liés à leur condition. Elle a tracé un parrallèle entre le privilège masculin et le privilège blanc. Elle décrit ce dernier comme :

«…Un sac à dos invisible et sans poids, rempli de provisions spéciales, cartes, passeports, carnets d’adresses, codes, visas, vêtements, outils et chèques en blanc.»

Même si cela change peu à peu, c’est encore l’homme blanc qui représente l’être humain par défaut, la norme objective dans notre culture. Selon Kimmel, quand un homme blanc hétérosexuel de classe moyenne se regarde dans le miroir, il voit une personne. Il ne ressent donc pas le besoin de s’interroger sur les notions de race, de classe ou de genre, puisque le monde qui l’entoure lui signifie qu’il est normal. À l’inverse, lorsque c’est une femme, une personne racisée, homosexuelle ou économiquement défavorisée qui se regarde dans le miroir, celle-ci est consciente de tout ce qui la différencie de la norme.

Si L’homme blanc est assimilé à l’universel, plus une personne s’éloigne de ce modèle plus elle est associée au particulier, parfois au point de devenir suspecte. Le cas de la juge de la Cour suprême des États-Unis, Sonia Sotomayor, nommée par le président Obama, et première femme hispano-américaine à accéder à cette position, illustre bien le phénomène. Sa nomination a suscité une vive opposition chez les Républicains. Un sénateur de l’Oklahoma, James Inhofe, a affirmé, avec tout le sérieux du monde :

«Dans les prochains mois, il sera important pour les membres du sénat de scruter à la loupe ses qualifications, son caractère, ainsi que sa capacité à gouverner équitablement sans influence indue de sa race, son sexe, ou de ses préférences politiques.»

Évidemment, un homme blanc n’est pas moins susceptible qu’une femme hispano-américaine d’être influencé par son bagage culturel et son genre dans l’exercice de ses fonctions. Cependant, un tel commentaire à son endroit nous semblerait incongru, puisqu’on le considère sans genre, sans couleur, sans biais, neutre.

Étant souvent aveugles aux privilèges, surtout quand ce sont les nôtres, nous en venons à croire que les règles du jeu sont les mêmes pour tout le monde. Par conséquent, une action en faveur des intérêts des femmes ou des minorités sera remarquée, tandis que le privilège, lui, passera inaperçu. Même si l’on sait que les mesures favorisant le droit des femmes ont pour but de pallier les inégalités, les antiféministes, en tant que détenteurs de privilèges, les percevront comme un affront, voire un complot contre les hommes. Le féminisme n’est pas un combat anti-hommes, mais bien un mouvement pro-femmes qui vise l’égalité des sexes. Et on ne pourra pas entamer de dialogue constructif à ce sujet sans aborder la question incontournable du privilège.

Cliquez ici pour voir la liste des privilèges blancs selon Peggy McIntosh
Cliquez ici pour voir la liste des privilèges masculins selon Barry Deutsch (inspirée des travaux de McIntosh)
Cliquez pour voir les antiféministes à l’oeuvre au quotidien (site Les antiféministes)

S.P.M: Syndrome de persécution du mâle

imageD’aussi loin que je me souvienne, on disait des hommes qu’ils étaient en crise. À l’âge de douze ou treize ans, m’intéressant à la psycho pop, j’écoutais Janette Bertrand et Guy Corneau au sujet des hommes roses à l’émission Parler pour parler. Un peu plus tard, Denise Bombardier parlait des excès du féminisme dans La déroute des sexes et d’une nécessaire réconciliation entre ces derniers. Par la suite, on entendait le psychologue Yvon Dallaire, grand défenseur de la cause masculine, pleurer le sort des hommes sur toutes les tribunes. Ces propos sur la masculinité en péril peuvent donner l’impression que les mouvements pour les droits des femmes et des homosexuels ont fait des gains sur le dos des hommes hétéros, en privant ces derniers de leur masculinité. On en vient alors à se demander si le féminisme ne serait pas allé trop loin, trop vite.

Ce discours alarmiste, quand il n’est pas carrément haineux, traduit un profond désarroi lorsqu’il est porté par des masculinistes assumés. Voici quelques citations d’“hommes en crise” anonymes tirées du film La domination masculine :

  • «Le Québec est l’opposé du régime taliban : les talibans oppriment la femme, le Québec opprime l’homme.»
  • «L’homme est castré parce que la femme, en allant chercher le revenu, joue le rôle traditionnel du mâle.»
  • «Il y a des générations sacrifiées d’hommes moumounes, qui ont peur, qui font le tapis, qui pissent assis.»
  • (En parlant du féminisme) «Ce sont des idéologies de mort, de mort de la société.»
  • «Le féminisme est un crime contre l’humanité.»
  • «C’est exactement comme sous l’Allemagne nazie, ce n’est pas plus subtil.»

La réthorique masculiniste, dans un style à peine plus modéré, est fréquemment véhiculée dans les médias. Récemment, le chroniqueur Jean-Jacques Samson en appelait, dans le journal de Québec, à la création d’un Ministère de la condition masculine ayant pour but de rétablir l’égalité des sexes. Mais si Samson désirait vraiment l’égalité, (ou s’il s’était informé avant d’écrire son plaidoyer), il aurait aussi suggéré qu’on crée un ministère de la condition féminine, car comme le souligne Fannie B. dans sa réplique Ministre de la bêtise, un tel ministère n’existe pas non plus.

L’auteur décrit une “vision d’horreur” du futur selon laquelle, dans la majorité des couples, la conjointe gagnera davantage que le conjoint : «[…] Puisque madame occupera un poste de responsabilité et que son horaire sera moins flexible, l’homme prendra ses congés mobiles pour s’occuper de l’enfant […]. Il se chargera de la plupart des tâches ménagères. Il gérera le frigo et le garde-manger. Prisonnier de cet esclavage, son statut péréclitera, tout comme sa confiance en lui. Sa production de testostérone chutera. L’homme québécois est destiné à devenir un être de catégorie inférieure, sous domination féminine. À conduire la petite deuxième voiture, tandis que madame ira à son important meeting au volant de sa BM.[…]» Samson ne dénonce pas le fait que cette condition soit vécue majoritairement par des femmes, mais la compare à de l’esclavage si elle est vécue par des hommes. On l’avait compris, ce qui préoccupe surtout le chroniqueur c’est que les privilèges masculins demeurent intacts.

L’écrivain et célèbre polémiste français Éric Zemmour partage avec Samson cette vision apocalyptique de l’égalité des sexes. Le seul pouvoir que Zemmour semble reconnaître à la femme, à part celui qui découle de son rôle traditionnel est le pouvoir de castrer. Le fait qu’il y ait de plus en plus de femmes en politique est très, très mauvais pour notre civilisation, car ces dernières, n’étant pas faites pour cela, diluent le pouvoir. Les hommes et les femmes sont par nature si différents qu’ils doivent se contenter de rester confinés à leurs rôles sexuels stéréotypés. Voici quelques citations tirées d’une entrevue :

  • «Si les femmes ont écrit moins de livres c’est qu’elles créent moins et transgressent moins que les hommes, c’est qu’elles n’ont pas le même type d’intelligence que les hommes.»
  • «Les hommes ne sont plus des transgresseurs, car ils sont féminisés, castrés, soumis à l’idéologie dominante, ils ne sont plus des hommes.»
  • «L’interchangeabilité des rôles est en train de détruire notre société.»
  • «La féminisation des hommes est la cause du divorce de masse.»

J’aurais pu citer bien d’autres hommes atteints de S.P.M, mais on a bien compris leur message : le party féministe a assez duré et il est temps que les femmes cessent de s’aventurer en terrains “masculins” avant qu’il ne reste plus de testostérone et que notre civilisation s’extermine d’elle-même! Bien sûr, ces discours suggérant qu’on se dirige vers un matriarcat ou que l’égalité soit dévirilisante ne s’adresse pas qu’aux hommes. Il cherche aussi à manipuler les femmes en les culpabilisant et en les divisant entres elles. Si, comme le prétendent les masculinistes, le féminisme a tué le couple, et bientôt la civilisation, quelle femme voudra alors être féministe?

L’écrivain et professeur Francis Dupuis-Déri s’intéresse à la réthorique de la crise de la masculinité. Il remarque qu’«Alors que se diffuse ce discours de crise, ce sont encore des hommes qui contrôlent le plus souvent – seuls ou à la majorité – les institutions politiques, économiques, médiatiques, culturelles, religieuses, policières, militaires et sportives, ainsi que les organisations criminelles.» De plus, «Contrairement à ce qu’affirme ce discours, les hommes ne manquent pas de modèles masculins conventionnels». Fait intéressant, Dupuis-Déri constate qu’en Occident, les hommes se prétendent en crise depuis au moins cinq siècles.

En effet, il y aurait eu, à répétition, des “crises de la masculinité” durant plusieurs périodes historiques, dont la Renaissance en France et en Angletterre, la Révolution française, l’Allemagne du début du XIXe siècle, ainsi qu’en Italie et en Allemagne, dans les régimes fascistes des années 20 et 30, pour ne nommer que celles-là. Le discours de la crise de la masculinité a également été porté par des figures emblématiques états-uniennes, comme les présidents Roosevelt et Reagan et françaises comme Guy de Maupassant et Émile Zola. Cette réaffirmation d’une masculinité conventionnelle survient à des époques où, paradoxalement, les femmes qui se taillaient une place dans la sphère publique étaient rares. Dupuis-Déri croit que ces discours «agissent comme une stratégie réthorique pour discréditer des femmes qui s’émancipent, ou cherchent à s’émanciper et qui sont désignées comme les causes de la crise.»

L’homme tel que perçu par les porte-voix du discours de la crise de la masculinité construit sa masculinité sur la domination de la femme. Dupuis-Déri a démontré qu’à travers les siècles, l’impression de crise de la masculinité est apparue de manière récurrente. Or, cette “masculinité dominante” se sentira menacée tant et aussi longtemps que l’ordre patriarcal sera remis en cause. Si la souffrance des masculinistes est bien réelle, ceux-ci semblent se tromper quand vient le temps d’en identifier les causes. Leur douleur n’est pas causée par les femmes, ni par le féminisme. Elle découle plutôt de la pression subie par le modèle d’homme traditionnel, auquel ils sont très attachés, mais qui est incompatible avec l’égalité des sexes. De là l’importance de s’extraire de l’emprise des modèles conventionnels de genre.

Les Germaine ne sont pas des féministes

aloise-3Il se dit beaucoup de faussetés sur le féminisme. L’une d’elles est qu’il a créé des femmes contrôlantes et castratrices. Si vous vivez au Québec, peut-être avez-vous déjà entendu parler des Germaine. Il s’agit d’un jeu de mots : dans la relation amoureuse, ce sont elles qui “gèrent” et qui “mènent”. Un auteur qui préfère garder l’anonymat, en dresse un portrait caricatural sur son blogue misogyne “Éviter les folles”. Mais il n’est pas nécessaire de lire de tels propos pour comprendre de quoi il s’agit. Nul ne peut nier que ce type de femme existe dans l’imaginaire collectif, on n’a qu’à penser au personnage de Line la pas fine de l’émission Les Invincibles. Il faut reconnaître aussi qu’il y a beaucoup d’hommes contrôlants et que d’importants facteurs psychologiques entrent en ligne de compte dans la dynamique du couple. L’objectif de cet article est de démontrer que la Germaine n’est pas le produit du féminisme, mais bien un phénomène qui prend racine dans la division sociale des sexes.

D’abord, la Germaine n’est pas apparue avec le féminisme. Au contraire, elle est indissociable du modèle traditionnel de relations homme-femme : le pourvoyeur et la maîtresse de maison. L’homme se développant principalement dans la sphère publique et la femme dans la sphère privée. L’homme ayant une vie professionnelle, parfois même des intérêts et des loisirs et la femme ayant comme principale préoccupation, le bien-être de son mari, de ses enfants et leurs besoins affectifs. La vie de l’un étant davantage en relation avec l’extérieur de la maison et celle de l’autre, tournée vers l’intérieur du foyer. Chacun exerçant plus de contrôle que l’autre dans le domaine qui lui est réservé. En découle une spécialisation dans les responsabilités et les tâches.

Si la femme traditionnelle est hyper investie dans le domaine affectif et domestique, l’homme traditionnel, en revanche, l’est beaucoup moins et peut être tenté de fuir, puisqu’il ne s’y sent pas en contrôle. Dans une scène de la télésérie Mad Men, Betty Draper organise une grande fête pour l’anniversaire de la petite Sally. Elle veille au bon déroulement de l’événement et s’assure que ses nombreux invités ne manquent de rien. Son mari, Don, en retrait, s’occupe en buvant. On lui assigne la tâche de filmer les enfants qui jouent au milieu de la pièce. Le fait qu’il soit derrière la caméra, symbolise la distance qu’il ressent par rapport à sa famille ; il semble étranger dans sa propre maison. Peu de temps après, il prend la voiture et disparaît sans dire un mot.

Aujourd’hui encore, dans les relations hétérosexuelles, certains hommes se sentent moins à l’aise que les femmes dans la sphère privée et ont tendance à s’effacer. Malgré tous les progrès réalisés, ils participent moins que leurs compagnes aux tâches ménagères et aux soins des enfants. Le nombre annuel d’heures d’absence du travail pour des raisons personnelles ou familiales est quatre fois plus élevé chez la femme que chez l’homme [1]. Bien qu’elles aient une carrière, des intérêts et des loisirs, de nombreuses femmes placent encore leur partenaire et leurs enfants au centre de leur univers. D’autres, par contre, investissent la sphère domestique un peu par dépit, parce que leur partenaire ne le fait pas et que les obligations qui s’y rattachent doivent être remplies.

Dans un domaine où l’homme est peu présent, peut-on vraiment s’étonner que la femme exerce beaucoup de contrôle? Dans cet extrait vidéo des Invincibles, on voit Line la pas fine énoncer une série de règles qu’elle et ses amies ont inventées afin de restreindre la liberté de leurs partenaires au sein de la relation. Est-ce que ce jeu de domination laisse entrevoir un renversement de pouvoir dans la société? Un nouvel ordre politique féminin? Bien sûr que non. On pourrait plutôt conclure, au contraire, que les choses ne changent pas aussi rapidement qu’on le croit. En effet, ce que la femme domine, avant toute chose, c’est la sphère qui lui est traditionnellement réservée.

Il y avait des femmes fortes bien avant le féminisme, mais leur pouvoir sortait rarement des limites du privé. Lors d’une discussion au sujet des femmes des générations précédentes, une amie m’a rapporté un conseil plutôt éloquent donné par sa grand-mère : «Laisse ton mari faire “sa petite affaire”[2], pis t’auras la paix, ce sera toi le “boss” dans la maison». On peut voir dans l’expression «faire sa petite affaire», un désir de minimiser le pouvoir de l’homme ou de ridiculiser la sexualité masculine – un des piliers du patriarcat – en vue d’obtenir un sentiment de contrôle. Car même si le «devoir conjugal», tout comme le ménage lui étaient imposés par la société ; même si elle ne pouvait pas s’affirmer dans la sphère publique, la femme forte traditionnelle cherchait à s’accommoder de sa condition de dominée et à se sentir souveraine de son royaume.

Beaucoup critiquent le comportement des Germaine, mais peu s’attaquent au vrai noyau du problème. Certains, comme le psychologue essentialiste Yvon Dallaire, affirment que cette manie du contrôle vient d’une insécurité viscérale due à des fluctuations hormonales[3]. D’autres antiféministes et masculinistes, voient, en la Germaine, une conséquence des excès du féminisme et cherchent à protéger leurs privilèges en défendant le statu quo. Je crois plutôt que la Germaine est la preuve vivante que le féminisme n’est pas encore allé assez loin.  On ne peut espérer changer la situation sans prendre conscience de l’emprise qu’ont encore les modèles sexuels stéréotypés sur nos relations.


  1. http://www.scf.gouv.qc.ca/index.php?id=107  ↩
  2. Vous aurez compris, j’espère, que dans ce contexte, l’expression “faire sa petite affaire” signifie avoir des relations sexuelles.  ↩
  3. Yvon Dallaire, Ordre des psychologues du Québec. http://www.ordrepsy.qc.ca/fr/documentation-et-medias/chroniques-de-psychologues/yvon-dallaire/index.sn  ↩

Nostalgiques des « vrais » hommes?

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Récemment, je suis tombée sur un commentaire d’une amie Facebook, au sujet des “vrais hommes”. Une espèce en voie de disparition, disait-elle. Les hommes, les vrais, sont “ceux qui décident et ne se laissent pas faire par leurs blondes”. En bas de cette affirmation, le lien vers un article du Figaro intitulé “Où sont passés les hommes?”. Son auteure, Sophie Roquelle, pleure la fin imminente du mâle dominant qui régnait en maître sur nos sociétés occidentales. Les responsables? La lutte contre le patriarcat via « la théorie du genre » [1] et le mariage pour tous. Autrement dit, les féministes, une théorie qui n’existe pas et le mariage homosexuel seraient en train d’achever le saccage de l’identité masculine… Rien de moins!

J’ai d’abord trouvé étrange qu’une jeune femme intelligente et en pleine possession de ses moyens colporte ces propos aussi simplistes qu’alarmistes. Comment une femme, elle-même émancipée pouvait-elle avaler l’idée que les hommes seraient en crise parce que les femmes en mèneraient trop large en Occident? Je me suis dit qu’elle avait dû lire l’article un peu trop vite et qu’elle a pu se laisser emporter par un élan de frustration, après tout, il est si facile de prendre position pour tout et pour rien sur les médias sociaux. Son “post” a suscité de vives réactions, entre autres, de masculinistes se sentant interpelés. Elle a même affirmé que chacun devait être “souverain dans son rôle”. Quels rôles? Je commençais à voir rouge. Puis, consternée, j’ai constaté dans ses interventions, qu’elle prenait clairement position contre les féministes qui, selon elle, ont créé ces hommes effeminés et sans colonne vertébrale.

Pourtant, ce n’est pas comme si les hommes “masculins” n’avaient plus la cote. Des femmes de tous âges, et des hommes aussi, parlent des “mâles virils” avec délectation et parfois même avec une certaine nostalgie. Mais, pour reprendre le terme de cette amie Facebook, ce “vrai homme” peut-il exister en dehors d’une relation de domination? Ou plus encore, au sein d’une société où certaines inégalités entre les hommes et les femmes tendent à se réduire? Mais d’abord, qu’est-ce que la masculinité?

Selon Pierre Bourdieu, la masculinité et la féminité sont indissociables. Être un homme signifierait, avant tout, refuser tout attribut considéré comme “naturellement féminin”. C’est par un processus psychosomatique de virilisation et de féminisation que les rapports de domination obtiennent une apparente légitimité biologique. [2] À mon avis, ce qui révolte le plus les masculinistes et autres antiféministes est le fait que l’émancipation des femmes viendrait chambarder un certain “ordre naturel des choses” auquel ils croient dur comme fer. Pour eux, trop de femmes tenteraient de devenir des hommes en usurpant à ces derniers leurs “qualités masculines” tout en refusant leur propre féminité. Et c’est en remettant la femme “à sa place” (dans son rôle “naturel”), en réhabilitant la féminité, que l’homme aurait de nouveau accès à sa virilité perdue est s’assurerait que ses privilèges demeurent intacts.

Sans parler des différences physiques évidentes entre les hommes et les femmes, quelles seraient donc ces attributs qui sont, dans la croyance populaire, considérés comme “féminins” et “masculins”? Quels sont ces traits souvent perçus comme “naturels”? Bien sûr, la femme serait douce, émotive, sensible, maternelle, intuitive, empathique, passive et réceptive. L’homme, de son côté serait fort, pourvoyeur, rationnel, actif, courageux, aventurier, individualiste, autoritaire, puissant, pour en nommer quelques-unes. Mais si la virilité était vraiment un phénomène inhérent à l’homme et pas une construction sociale, pourquoi aurait-elle alors besoin qu’on lui oppose la féminité pour réaliser son plein potentiel?

Quand je pense virilité, le premier personnage qui me vient en tête est celui de Don Draper, de la télésérie Mad Men dont l’histoire se déroule dans les années 60. Et comme virilité rime avec pouvoir de séduction, il se trouve aussi que Don Draper est le séducteur parfait. Il fascine les hommes autant que les femmes et le personnage est devenu beaucoup plus célèbre que l’acteur qui l’incarne. Si aucune femme ne lui résiste, ni ne le domine, c’est qu’elles ont toutes infiniment moins de pouvoir que lui dans la société. Bien qu’il cadre tout à fait dans les critères de beauté de l’époque, le pouvoir de Don Draper n’est pas le résultat de la nature (du moins, pas uniquement) mais s’appuie plutôt sur un ensemble de privilèges qu’offraient la société patriarcale aux hommes blancs et nantis de ce temps-là. Dans la sixième saison, toutefois, le pouvoir de Don Draper semble quelque peu ébranlé et il serait intéressant d’établir un parallèle entre sa perte de pouvoir et les bouleversements que connaît la société vers la fin des années 60.

Dans une moindre mesure, les autres personnages masculins de la série jouissent également de ce pouvoir, et en profitent. Ils n’ont peut-être pas le charme de Draper, mais ils arrivent tout de même à séduire les secrétaires ou autres subordonnées. Ils traitent ces dernières de manière condescendante et infantilisante, les ridiculisant lorsqu’elles tentent un tant soit peu de s’aventurer en terrain masculin, c’est-à dire, celui des décisions et des opinions. En revanche, elles sont valorisées pour leurs qualités féminines, notamment leur apparence physique et leur discrétion. À chacun son rôle. Si de tels hommes avaient autant de pouvoir et pouvaient être considérés comme virils, c’est que les femmes en avaient significativement moins et restaient bien confinées à l’intérieur des limites de la féminité.

Aujourd’hui, les aspirants Don Draper ne peuvent plus bénéficier des “conditions gagnantes” d’autrefois. Bien que le sexisme ait encore de belles années devant lui, que les femmes gagnent seulement 76% du salaire des hommes [3] et qu’elles soient encore largement sous-représentées dans les hautes sphères du pouvoir, les rapports de domination ne sont plus ce qu’ils étaient. Les femmes occidentales jouissent (du moins en théorie) des mêmes droits que les hommes. Comme l’émancipation des femmes a apporté plus d’équilibre dans les rapports entre les sexes, il est en effet probable que le mâle dominant soit appelé à disparaître. Mais s’en plaindre serait inconséquent, à moins que nous soyons prêtes à nous désémanciper, ce dont je doute fortement. Certains hommes accusent les femmes de ne pas savoir ce qu’elles veulent dans leurs relations avec les hommes. Je leur donne raison sur ce point : moi-même, je me demande ce que nous voulons : un homme puissant et viril, ou un homme qui soit notre égal?

Il est désolant que pour certaines personnes, l’homme dans un contexte plus égalitaire soit perçu comme efféminé, puisqu’il n’est plus le dominant. Pour réhabiliter les “vrais hommes” dont elle est nostalgique, cette amie Facebook serait-elle prête à sacrifier les acquis que les mouvements de femmes lui ont permis d’obtenir? Renoncerait-elle à sa liberté de parole? Accepterait-elle d’être dénigrée au travail par ses collègues masculins? Comment réagirait-elle si son partenaire lui suggérait de ne pas travailler? S’il refusait de changer des couches parce que ce n’est pas son rôle? Le discours catastrophiste des masculinistes et autres antiféministes est, en fait, un discours de contrôle visant à maintenir l’ordre patriarcal et limiter l’émancipation de la femme. Ne tombons pas dans ce piège.


  1. La “théorie du genre” n’existe pas. «On parle plutôt de « concept de genre“. Ce dernier permet d’étudier les comportements individuels ou collectifs et les expressions culturelles qui ne sont pas imputables au sexe biologique […] Il serait une erreur de maintenir que les chercheurs du genre nient ”toute distinction“ entre les sexes biologiques. Au contraire, la majorité des chercheurs acceptent ce fait. Ils l’interrogent pour porter un regard critique sur la manière routinière de vouloir tout expliquer par la biologie.» Rue89  ↩
  2. Pierre Bourdieu, La domination masculine (1998)  ↩
  3. Salaire annuel pour les travailleurs à temps plein au Canada. lien  ↩